Vous avez le droit de garder le silence

    L’action se déroule dans un EHPAD. Il existe en effet un établissement hébergeant des personnes âgées dépendantes à Villeneuve, et c’est un milieu que j’ai eu l’occasion d’approcher lors d’expériences professionnelles passées.

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    Description

    Après plusieurs romans dans la veine « écrivain voyageur », mêlant politique, histoire et aventure, découverte de pays comme le Vietnam et l’Egypte, j’ai cédé à ceux qui me demandaient pourquoi je n’écrivais pas de polar. J’ai donc écrit « Coup de sang à la Marina », paru aux éditions Le Lys bleu en juin 2019, un peu comme un exercice où j’ai mis beaucoup de moi-même.

    Le succès a été au rendez-vous et j’ai décidé de récidiver avec « Vous avez le droit de garder le silence », paru aux éditions Maïa en octobre 2020.

    Cette fois, l’action se déroule dans un EHPAD. Il existe en effet un établissement hébergeant des personnes âgées dépendantes à Villeneuve, et c’est un milieu que j’ai eu l’occasion d’approcher lors d’expériences professionnelles passées.

    Quant à la Marina, elle sert encore de toile de fond et reste un ensemble architectural assez fascinant qui m’a inspiré pour ces romans.

    Hugues Poujade, le polar azuréen « Made in Villeneuve-Loubet »

    www.huguespoujade.fr

     

    IMPORTANT: Ce livre n’est proposé qu’en retrait au Tabac-Presse de la Marina de Villeneuve-Loubet (06). Aucune livraison possible.

     

    Lire le 1er chapitre :

    Comme une caravelle drossée sur un verger où ne poussaient, contrairement à ce qu’indiquait la pancarte, que des orangers, des oliviers, des néfliers et quelques mimosas sauvages ou brassées d’herbes folles, l’établissement d’hébergement des Ficus abritait des résidents dont le degré de dépendance trahissait l’ampleur du désarroi. Une grille gérontologique graduait la perte réelle d’autonomie des patients selon le groupe iso-ressources auquel ils appartenaient. De relativement autonome, aux individus dont les aptitudes mentales semblaient gravement altérées, le classement conditionnait le niveau de prise en charge de ces pathologies.

    Mitoyen, le dernier agriculteur présent avait revendu une partie de son foncier au Conseil départemental, chargé du gros œuvre, et optimisé ainsi la modeste pension que lui versait la Caisse de Mutualité Sociale Agricole.

    Retranché dans sa Niçoise, Marcel Chevalier habitait à cent cinquante mètres à vol d’oiseau. Au pied de la baraque, il conservait une emprise conséquente et se languissait que le reste devienne constructible. Conciliant la hernie discale qui lui tassait les vertèbres et la parcelle de subsistance qu’il cultivait pour ses courges et ses poireaux, sans addition d’herbicides, le retraité se félicitait que Promogest « l’immobilier résidentiel » ait pris contact.

    Dans sa jeunesse, il avait usé ses fonds de culottes sur les mêmes bancs que l’écologiste André Aschieri, futur Maire de Mouans-Sartoux, membre actif du Grenelle de l’environnement. Celui-ci revendiquait haut et fort ses racines paysannes et lui avait transmis cette défiance contre les lobbies industriels qu’il accusait d’empoisonner la terre. Aschieri avait été le premier sur sa commune à instaurer des repas végétariens dans les cantines scolaires.

    Une famille d’Algériens, des saisonniers peu soucieux de tri sélectif, logeait dans une aile de la maison. Parfois, ils aidaient Marcel à porter ses cagettes. Outre une peur viscérale des chiens, la tribu avait pris l’habitude d’entreposer ses poubelles à même le trottoir. Ne voulant pas se priver d’un loyer, le proprio fermait les yeux.

    Sachets de semoule, bocaux de pois-chiches, harissa, serviettes hygiéniques, farine et coquilles d’œufs, la police municipale sonna un beau matin et leur enjoignit de faire en sorte que leurs ordures ménagères ne rameutent plus tous les chats du quartier. Il ne serait plus toléré que les emballages et les couvercles de conserves entravent la circulation dans la descente des Baumettes, l’abandon de déchets sur la voie publique étant passible d’une amende de 68 à 450€ !

    De son jardin creusé d’une piscine en haricot pour le bonheur de ses petits-enfants, l’ancien maraîcher savourait sa victoire, dominant la Méditerranée et les pyramides aux courbes fluides de la Marina. Plus à gauche, l’architecture lumineuse de l’EHPAD détachait ses formes cubiques sur le paysage rugueux des crêtes du Mercantour.

    Chevalier regrettait la piscine, trop d’entretien pour à peine trois mois de baignade et un budget chlore en hausse, bien qu’il achète dorénavant ses produits à la Coopérative. Au fur et à mesure qu’ils grandissaient, les minots espaçaient les baignades, obnubilés par les smartphones, les jeux vidéo, consacrant plus d’énergie à draguer les filles en scooter qu’à rechercher un stage pour l’été.

    Un grand nombre de riverains avait oublié l’autoroute contiguë depuis qu’un mur anti-bruit était venu en limiter les nuisances, même si certains ergotaient sur sa hauteur. Marcel avait gagné vingt décibels, mais ne s’en était pas vraiment rendu compte maintenant qu’il était appareillé d’une prothèse auditive nouvelle génération, réputée anti-sifflement et anallergique.

    Habillant la proue du bâtiment, des lattes en bois escamotaient la façade. Ces habillages horizontaux avaient très mal vieilli, mal résisté aux averses hivernales qui les noircissaient.

    Une allée rectiligne, en fait un ruban de bitume épousant la déclivité, borné au départ par une boîte à lettres, contournait ce qui subsistait de l’exploitation agricole. Comme une noria sans fin, de multiples prestataires, sociétés de nettoyage, fournisseurs d’équipements médicaux, ambulanciers ou pompes funèbres quand un pensionnaire décédait, s’y croisaient au fil des départs et des arrivées.

    Pour dépanner, il arrivait qu’à bord de son utilitaire Peugeot dévoré par la rouille on sollicite Marcel pour une livraison de courgettes.

    Ça oui, le coin avait changé ! Avant qu’on ne remplace les cultures par des lotissements, qu’on élargisse le Chemin des Essarts et qu’on aménage les bas-côtés en aires de stationnement, on vivait plus tranquille. Dans le Vallon du Pied de digue, il n’existait à l’origine qu’une poignée de villas construites par la famille Modica. Quant aux commerciaux Mercedes, ils n’y testaient pas encore leurs cylindrées, empuantissant le voisinage et déclenchant un tonnerre de protestations. Cette époque révolue, le trafic pléthorique avait changé la donne et n’offrait plus que la particularité d’irriter les pétitionnaires.

    Il y avait eu ce chauffeur de l’entreprise de Distribution Azuréenne de Boissons reculant sur un vieillard qu’il n’avait pas vu dans le rétroviseur. Bilan de cette tentative d’homicide, un fauteuil broyé, une commotion cérébrale, une mâchoire cassée et une triple fracture du bassin. Hospitalisée en traumatologie aux urgences de la Fontonne, la victime n’était jamais réapparue et on avait reloué sa chambre. Avec les maladies nosocomiales, staphylocoques et autres saloperies dérivées, à quatre-vingt ans ces infections provoquaient d’irréversibles dégâts.

    Concilier la rentabilité de l’EHPAD et la satisfaction des actionnaires étaient des objectifs prioritaires que la Direction ne pouvait méconnaître. Il revenait à ses membres de mobiliser la trésorerie disponible, de concilier les réductions d’effectifs et l’éthique salariale.

    __ Je vais être franche avec vous, quand on travaille chez moi on se doit d’être exemplaire, avertissait madame Gérard lorsqu’elle recevait un postulant. Veillez-y et nous nous entendrons bien…

    Gérer les soixante-dix-sept lits, s’assurer que les soins n’excèdent pas une quinzaine de minutes par jour et par résident, requérait de vrais professionnels conscients des coûts et des enjeux. Pas question d’absoudre la négligence, les manquements à la déontologie, de fermer les yeux sur une aide-soignante soupçonnée de mauvais traitements. De telles dérives nuisaient à l’image des soins palliatifs et ouvraient la porte à un retrait d’agrément.

    A Gisors, Roanne, Arcueil, ou Pontarlier, on recensait de multiples cas de maltraitance et la presse s’en faisait l’écho. Qu’on filme l’un de ces bourreaux, clope au bec, frappant ou invectivant une femme de quatre-vingt-dix-huit ans, et c’est la France entière qui protestait ! Pour des faits similaires, un aide-soignant du Grand cerf avait ramassé cinq ans de prison ferme et une interdiction définitive d’exercer en milieu médico-social.

    Bref, la chroniqueuse Elise Lucet avait de beaux jours devant elle pour affoler l’audimat et enflammer les chaumières.

    La Directrice craignait par-dessus tout le jugement de ses pairs. Elle s’était énormément investie dans la qualité des soins, l’hygiène, le respect de la sécurité, inflexible sur la formation dispensée à ses agents.

    Désormais, l’opinion publique ne supportait plus qu’on tabasse ses vieux !

    Dans ce contexte, une literie infestée par les punaises, une lunette de WC douteuse, un siphon bouché, une cigarette mal éteinte, la découverte de germes de listeria, préoccupaient autant les administrateurs que l’apparition d’ecchymoses sur les bras d’un senior.

    Dès qu’un comportement dérapait, un employé passant ses nerfs sur une vieille dame ou une fille de salle ayant la main un peu leste, madame Gérard sévissait et licenciait le fautif. Mieux valait un prud’homme qu’être stigmatisée dans Nice Matin ou sur « hashtag balance ton EHPAD ».

    En déplacement officiel, cornaqué par le Maire, le Président Ginésy avait remercié la Directrice et l’avait complimentée pour la bonne tenue de ses services. Tous les ans en effet, le Conseil départemental réunissait un jury constitué de personnalités, le professeur Livartowski et d’autres, récompensant un appel à projets Santé.

    Pourquoi ne pas décerner le prix cette année aux Ficus ?

    L’élu de Peone-Valberg confirma son souci des Aînés. Au diapason avec les autres visiteurs, il critiqua l’augmentation du prélèvement CSG sur les revenus de cette catégorie d’électeurs et promit des jours meilleurs.

    Le cortège des voitures officielles reparti, le silence retomba.

    Chacun put vaquer à ses occupations, espace de lecture, parties de cartes, atelier de crochet, séances de kiné, ou équithérapie avec le coursier Peyo, le fils de la championne, qui leur avait rendu visite en janvier. Les femmes de ménage avaient craint l’apocalypse, mais l’homonyme du créateur des Schtroumpfs s’était admirablement comporté.

    Bien sûr, il y avait ceux de la section Alzheimer, incapables de participer aux activités communes, le corps avachi, l’œil vague, les bas tire-bouchonnés sur les chevilles, dont l’unique passe-temps se résumait à trier les grumeaux dans leur assiette de soupe. Les plus atteints crachaient sur les infirmières, les plus éveillés applaudissaient Emmanuel Macron quand il prononçait un discours à la télé.

    Ils s’étaient abstenus d’ajouter leur grain de sel et n’imaginaient pas une seconde qu’entre la colère des gilets jaunes, l’éloge funèbre de Jacques Chirac aux Invalides et la réforme des retraites, on résoudrait la crise. Les gesticulations du Ministre de l’Intérieur, l’ancien élu de Forcalquier, finissaient de les dégoûter du système républicain.

    Compréhensif pour ces jacqueries des temps modernes, le Dr Hanon s’abstenait de commentaires. Ses consultations aux Ficus, ses interventions à la Clinique St Jean où il passait pour un spécialiste du col du fémur et de l’ostéoporose, l’occupaient bien assez comme ça. S’il vouvoyait madame Gérard, il la connaissait suffisamment pour l’interpeler par son prénom.

    __ Vous savez Jacqueline toute l’estime que j’ai pour vous, ne considérez donc pas ce que je vais vous dire comme un reproche. Vous allez me répondre que vous manquez de disponible, que vous avez du mal à équilibrer les comptes, mais je suis convaincu qu’il suffirait d’une subvention du Président Ginésy pour financer notre séjour à Berthemont-les-Bains.

    __ Il n’y a pas que le coût de cette cure, docteur, il y a tout ce qui gravite autour. Il faudra trouver des logements adaptés, évaluer la capacité hôtelière de la station, vérifier qu’elle corresponde à nos attentes. Sachez que je ne mettrai pas en danger la santé des plus fragiles, fut-ce pour rentrer dans l’enveloppe budgétaire. Et si je m’aperçois qu’il manque les pré-requis, il est fort probable que j’annule ce voyage !

    __ J’y ai pensé, mais je raisonne valeur ajoutée. Le cadre champêtre est idéal, les installations ont été modernisées, tout est neuf et les eaux sulfurées de la montagne sont réputées bénéfiques pour les rhumatismes et les affections respiratoires. Nous imprégner de cet air pur redonnerait le goût de vivre à vos protégés et renforcerait leurs défenses immunitaires.

    __ Sans blague, docteur, vous seriez des nôtres, s’enflamma comme une résine son interlocutrice ?

    __ Evidemment, et je me charge de contacter les animateurs du Centre de vacances de La Semeuse, en bas du village, pour étudier leurs disponibilités hors saison en termes d’hébergement. Je dois m’assurer que les navettes fonctionnent pour transporter les curistes le matin et les ramener au déjeuner. Quant à ceux qui veulent se reposer, descendre à Roquebillière ou se réchauffer au solarium, cela ne change rien.

    __ Avant de nous emballer, permettez que je dresse un inventaire complet des dépenses, tempéra Jacqueline.

    Ici aux Ficus, seule la mort était d’actualité, faisant écho au dernier show du Niçois Dick Rivers au Théâtre Lino Ventura, quatre mois avant qu’il ne succombe à son cancer.

    Pas la peine d’ergoter, chacun sa destinée. La doyenne Agathe avait beau chantonner « N’en rajoute pas, mignonne », elle non plus n’y couperait pas. Menant une vie saine, elle pariait avec son coiffeur Brahim qu’elle se sentait capable de battre le record de Jeanne Calment. Pour s’entretenir, elle s’encourageait à descendre vers le rond-point de la 7, reluquait les berlines de luxe à profusion sur le parking de Mercedes et terminait par une brioche au Pain des dieux.

    Le dimanche, elle fuguait vers le front de mer et s’asseyait avec sa canne à La Voile blanche. Quand elle montrait des photos de sa petite-fille à Marius le patron, celui-ci prenait le temps de l’écouter.

    Que dire des clients, sinon qu’ils faisaient preuve de compréhension à l’égard de cette vieille dame qui distribuait des bonbons à leurs gosses et caressait le chien.

    Même si elle n’en demandait pas tant, ces gestes d’humanité la requinquaient. Il en fallait bien plus que son cancer de l’anus ou cette rafale de vent d’Est qui arracha la palme d’un washingtonia filifera sur la Marina et faillit la blesser pour lui plomber le moral.

    Contente d’avoir discuté avec des gens charmants, elle s’acquittait de son thé, trottinant à petits pas, saluant le long de la plage une vieille connaissance, un kiné à domicile qui baladait son whippet quand il ne massait pas l’une de ces rombières qu’il soulageait de leurs courbatures et de leurs portefeuilles. Pour le reste, il leur conseillait la natation de bonne heure le matin devant chez Josy.

    Par le Chemin des Pierres noires, la Maison de retraite n’était qu’à vingt minutes. Agathe se hâtait et serrait les mandibules de son dentier de peur de rater le rituel du goûter.

    Informations complémentaires

    Poids280 g
    Dimensions24 × 15.5 × 1.5 cm

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