Une jeunesse alsacienne

Pour écrire un roman se déroulant dans l’Alsace de 1940-1945, Emilie revient à Strasbourg où l’attendent ses souvenirs d’étudiante. Elle rencontre Hansel qui était adolescent pendant la guerre, et découvre à travers lui le quotidien de l’annexion allemande, la résistance, l’épuration et le néo-nazisme qui prend parfois le masque de l’autonomisme. Des faits historiques mais aussi une fiction mêlant amitié, racines et secrets de famille.

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Description

Pour écrire un roman se déroulant dans l’Alsace de 1940-1945, Emilie revient à Strasbourg où l’attendent ses souvenirs d’étudiante. Elle rencontre Hansel qui était adolescent pendant la guerre, et découvre à travers lui le quotidien de l’annexion allemande, la résistance, l’épuration et le néo-nazisme qui prend parfois le masque de l’autonomisme. Des faits historiques mais aussi une fiction mêlant amitié, racines et secrets de famille.

Début du récit

1 – La rencontre

Acheteurs et flâneurs se sont succédés tout au long de l’après-midi dans les allées de la librairie. Ils commencent à se faire plus rares. Emilie attend encore un peu avant de se lever de la table où elle a dédicacé les livres. Son regard erre au-delà de la fenêtre sur la place luisante de pluie, sur les flaques reflétant les lumières mouvantes des vitrines. Quelques groupes de jeunes s’attardent autour des jets d’eau, rient, se bousculent.

Trente ans plus tôt, avec ses amis, elle hantait la même place. Etaient-ils si différents ? Jeans délavés, grosses godasses. Les blousons peut-être. Dans ses souvenirs, l’heure était plutôt aux duffle-coats et parkas… militaires, alors qu’ils étaient tous antimilitaristes. Julien arborait une large barbe comme on n’en porte plus maintenant à cet âge. Julien !… De quoi parlaient-ils ? Pas toujours de sujets philosophiques. A cette heure-là, ils auraient sans doute débattu de l’endroit où ils allaient dîner : des pâtes à l’huile ou une boîte de raviolis dans la chambre de l’un ou de l’autre ? Le resto U ? Une salade cervelas-gruyère à La Victoire ? Ou alors « vous avez assez de sous pour aller voir le dernier Godard ? ». Le cinéma n’existe plus. Il avait eu son entrée à l’endroit exact où elle se tient maintenant. La soirée se serait de toute façon prolongée à refaire le monde dans une winstub ou chez l’un ou l’autre en écoutant Graeme Allwright, les Rolling Stones. Fumer des Gauloises ou peut-être le chillum en bois acheté à la boutique indienne, garni d’herbe…

– S’il vous plait… Vous pouvez ?

Une main noueuse lui tend un livre. Non pas le dernier pour lequel elle est venue dans cette librairie strasbourgeoise à la demande de son éditeur, mais celui qu’elle a écrit quelques années auparavant et financé sur ses propres deniers. « Les Déracinés ». Elle ignorait qu’il soit encore en vente.

– Je l’ai beaucoup aimé, j’y ai retrouvé tous les lieux que je connais. Et l’histoire… cette Emma… c’était vraiment votre arrière-grand-mère ?

Emilie a levé la tête, mais elle n’entend plus ce que dit le vieil homme. Ce regard qui plonge dans le sien ! Ces yeux d’un bleu-gris outre-mer sous d’épais sourcils ! Son père !

Elle se reprend. Si son père vivait encore… il aurait plus de cent ans ! Lui qui ne lisait que le journal local, ne serait jamais entré dans une librairie. Ni exprimé quoi que ce soit à une inconnue. Mais combien, même sans le montrer, il aurait été fier de la voir là, auteur appréciée, recevant les félicitations de ses lecteurs.

– Je m’appelle Hansel, si vous voulez le mettre dans la dédicace.

Emilie lisse de la main la page d’ouverture du livre écorné, écrit l’habituelle phrase aimable.

– Vous êtes Alsacien, constate-t-elle.

– Je ne peux le nier, et d’ailleurs je le revendique. Mais vous même… vous décrivez si bien notre région ! J’ai lu dans le journal que vous viviez à Paris mais aviez des racines dans la Vallée de la Bruche.

Derrière lui, un couple de visiteurs de la dernière heure s’impatiente. La femme s’avance déjà et pose sur la table le livre qu’ils viennent d’acheter. « Vous pouvez mettre pour Denise ? » dit-elle d’un ton péremptoire. Le gérant de la librairie approche. « Je suis désolé mais nous allons devoir fermer après ces messieurs-dames». Une fois les clients partis, il se confond en remerciements, aide Emilie à enfiler sa veste. D’un bras enveloppant, il la dirige vers la sortie et descend la grille sur ses talons.

La pluie a repris, ou plutôt une sorte de bruine qui lui était familière quand elle vivait ici. Elle remonte la capuche de sa parka. Resto U ou raviolis réchauffés chez le copain ? Elle sourit tristement. Mélancolie.

Une ombre se détache d’un renfoncement de portail. Hansel avance sous un étonnant parapluie couleur arc-en-ciel. A la lueur rosâtre des réverbères, elle se demande pourquoi, un peu plus tôt, il lui a fait penser à son père. Cette haute silhouette, ce pas assuré et surtout ce large sourire, non, il n’a rien de l’homme à l’aspect sévère qu’elle a tellement chéri quand elle était enfant et tellement détesté à certains moments de sa vie adulte. Mais la silhouette lui rappelle quelque chose… De loin, elle l’a vu flâner dans la librairie une partie de l’après-midi ; pourquoi a-t-il attendu la soirée pour l’aborder ?

– Vous allez être trempée, Maïdele.

– Maïdele ? Petite fille ? Vous croyez que j’ai encore l’âge d’être appelée Maïdele ?

Elle connait ce mot alsacien, mais ayant grandi en Champagne, jamais personne ne l’avait appelée ainsi. Quand elle était arrivée à Strasbourg, elle avait déjà vingt ans et elle n’avait guère fréquenté que des étudiants de son âge.

– Vous pourriez être ma petite-fille.

– Je n’ai jamais connu mes grand-pères, ils sont morts avant ma naissance.

– Alors, raison de plus pour que je sois celui d’un soir. Je vous invite à dîner.

– Euh…

Elle avait pensé errer une partie de la nuit dans les petites rues de sa jeunesse et terminer dans une winstub du vieux quartier de la Petite France, devant un verre de Riesling et une « salade mixte cervelas-gruyère », comme avec… Mais la solitude…

– Vous savez, Maïdele, à 90 ans, ce n’est pas un « plan drague » comme disent les jeunes. Je pense seulement qu’on a des choses à se raconter à propos de votre livre et qu’on serait mieux au chaud devant un bon bäckeofe, plutôt que plantés sous cette pluie glaciale.

– D’accord, mais pas de bäckeofe le soir ; je prendrai plus léger.

– Alors, flammeküche. Ils en font d’excellentes juste à côté, dans cette brasserie.

Assis face à face sur les bancs de bois à hauts dossiers sculptés, près d’une fenêtre aux épais carreaux jaunes sertis de plomb, ils parcourent le menu, le commentent pour masquer un semblant de gêne. Etonnante rencontre.

– Je vous propose d’accompagner notre « pizza alsacienne », comme disent les touristes, par un petit pinot gris, à moins que vous ne préfériez un gewurztraminer plus moelleux, mais on pourrait plutôt le réserver pour le dessert. Ils ont d’excellents kougelhopfs. Vous connaissez bien sûr ces brioches alsaciennes ; ici, ils les servent avec une boule de glace arrosée de schnaps.

– Oui, faisons diététique jusqu’au bout.

Ils éclatent de rire.

A nouveau le regard bleu de son père, celui du temps où elle était enfant, où il la regardait avec malice. Un regard qu’elle avait oublié.

– C’est bon de vous voir gaie. Vous aviez l’air si triste derrière votre table.

– Nostalgique, oui… Nostalgique de mes vingt ans.

– Racontez-moi.

Alors, pour ce vieux monsieur inconnu, elle dit l’ivresse de son arrivée dans cette ville, la découverte d’une nouvelle vie. Les études pour un métier dont elle rêvait : journaliste. La chambre sans confort qui lui avait semblé un délicieux écrin. La liberté après une jeunesse d’enfermement. Les amis. Les engagements politiques les plus extrêmes. L’utopie. Le bonheur.

– Et vous ? interroge-t-elle, confuse d’avoir tant parlé.

– Oh, moi, mes souvenirs sont loin, et meilleurs ils sont plus ils me donnent le «heimweh », un terme qui n’a pas son équivalent en français. Ce n’est pas le mal du pays, comme on le traduit souvent, mais la nostalgie d’un « chez soi » chaleureux, « heim », quoi ! Vous avez remarqué, en Alsace, de nombreux noms de villages se terminent par heim, pour qu’on s’y sente bien.

Sans poser de questions indiscrètes, Emilie pourrait lui demander s’il est originaire de Strasbourg ou de l’un de ces charmants villages en « heim », s’il a de la famille ici. Mais l’intérêt qu’il semble porter aux « Déracinés » l’intrigue. Il ne s’agit pourtant ni du dernier ni du meilleur de ses livres.

– Vous disiez qu’on avait des choses à se dire. Des choses précises ? A la librairie, vous me parliez d’Emma. Oui, je me suis inspirée de l’histoire de mon arrière-grand-mère que je n’ai pas connue mais que j’aime tout de même et admire beaucoup. Pourquoi cette question ?

Hansel semble hésiter, hoche la tête, fait la moue.

– C’est à dire…

Il semble soulagé par l’arrivée des grandes assiettes. La fine pâte croustillante déborde de crème fraîche, d’oignons et de lardons grillés. Hummm ! font-ils ensemble, éclatant de rire à nouveau. Ils lèvent leur verre à haut pied coloré.

– A notre rencontre.

– A vos projets littéraires. Je suis sûr que vous avez déjà un nouveau livre en tête.

– Oui, justement, j’ai pris une dizaine de jours pour aller aux archives, pour décrocher des rendez-vous et repérer les lieux où se déroulera l’histoire, pendant « la guerre 40 » comme on disait dans ma famille… même si la guerre officielle n’avait durée que de 1939 à 1940. Pour eux, elle n’avait vraiment commencé qu’avec l’occupation allemande.

– J’avais douze ans… et ici, ce n’était pas une occupation, c’était encore pire.

Informations complémentaires

Poids 320 g
Dimensions 14.7 × 21 × 1.7 cm

1 avis pour Une jeunesse alsacienne

  1. Lili-Claude Niedzielski

    Lili-Claude Niedzielski

    Partez, vous aussi, à la découverte de Maïdel, Hansel et le parapluie Arc en ciel. Un inoubliable voyage dans le temps que vous ne regretterez pas.

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