Souvenirs Savane

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Description

Anna, adolescente sans histoire, pensait mener une vie tout à fait normale, pour ne pas dire complètement banale.
Jusqu’au jour où sa mère lui interdit de regarder le film Souvenirs Savane.
Pourquoi un refus si obstiné et une réaction si virulente ?
Avec des parents divorcés, qui tout à coup se mettent à éluder ses questions, puis à lui faire certaines révélations inattendues, Anna n’a pas le choix.
Il faut qu’elle cherche elle-même la vérité !
Ce qu’on s’entête à lui cacher va-t-il chambouler toute sa sphère familiale ?

Auteur : Cécile Nocatt

Extrait :

Cécile Nocatt

 

Souvenirs

Savane

Extrait

 

 

 

 

 

© Cécile NOCATT
ISBN: 978-2-9572309-0-7

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Chapitre 1

 

Mon nom est Anna Fliman, et j’avais 15 ans, en 2005, quand j’ai découvert qu’une famille, ça pouvait être drôlement compliqué. J’habitais en plein centre d’Oxford, en Angleterre, dans un petit appartement avec ma mère, Diane. Âgée de 38 ans, elle dirigeait la crèche de notre quartier. Mes chers parents avaient eu la délicate attention de divorcer quelques mois après ma naissance, si bien que je n’avais strictement aucun souvenir de notre vie à trois. Aussi, depuis toujours, toutes les deux semaines, j’allais rendre visite à Jack, mon père, qui habitait à une heure de route de chez nous, dans le village d’Iffley. À 41 ans, il possédait et gérait un restaurant là-bas.
J’aimais bien ma petite vie à moi. Mon temps se partageait entre Christy, ma meilleure amie, qui vivait non loin de chez moi, ma correspondance avec Cheyenne, une adolescente américaine, et d’autres activités sans grand intérêt, caractéristiques d’une fille de 15 ans qui n’avait pas spécialement le désir de se démarquer des autres.
Six heures ce jour-là, un vendredi, le jour où tout a basculé. Comme chaque matin de la semaine, je sortais du lit, pour me rendre à l’école.

Tout allait bien aujourd’hui, je reçus même une bonne note à un devoir de mathématiques dont j’avais pourtant déploré la difficulté à ma mère, à grand renfort de soupirs. Christy, par chance dans la même classe que moi, me proposa de l’accompagner à la bibliothèque cet après-midi, après les cours.
Christy vouait une passion sans bornes au cinéma, et elle attendait depuis des semaines l’arrivée de nouveaux ouvrages consacrés au septième art. La pauvre bibliothécaire était littéralement harcelée par mon amie, qui ne parvenait plus à contenir son impatience.

Nous nous quittâmes après avoir longuement feuilleté les livres en question. Ils n’avaient guère retenu mon attention, mais Christy ne s’en serait pas détachée si je ne l’y avais pas incitée gentiment.

— À demain ! me lança-t-elle en s’éloignant sur le pas de la bibliothèque. Tu viens me voir vers neuf heures ?

— Oui ! À demain !

Je gagnai le petit immeuble de cinq étages où ma mère et moi avions notre appartement.
Dans la cuisine, cette dernière préparait le repas.

— Comment s’est passée ta journée ? me demanda-t-elle.

— Bien. Et pour toi ?

— Bien aussi.

La routine, toujours les mêmes répliques. Ma mère et moi nous entendions très bien, hormis sur un point épineux, celui de l’absence d’un animal domestique à nos côtés. De tout cœur je désirais être l’heureuse propriétaire d’un chat, mais ma mère s’y opposait fermement, prétextant que ce genre de bestiole était plutôt enclin au vagabondage, et parfaitement indifférent aux efforts de ses maîtres. J’avais depuis longtemps baissé les armes, ma mère régnant sur l’appartement tel un monarque absolu.
Le week-end qui s’annonçait, je restai à Oxford. Comme chaque vendredi soir, ma mère se plongeait corps et âme dans sa comptabilité, et me laissait libre d’user de la télévision à ma guise. J’avouais volontiers n’être pas particulièrement accro, toutefois, je savais savourer les bons films, lorsqu’il y en avait. Et, justement, un titre capta mon attention. Souvenirs savane. Cela ne pouvait que m’évoquer quelque chose ! Lors de sa sortie, Christy était allée le voir au cinéma. Elle avait bien insisté pour que je l’accompagne, mais j’avais préféré donner un coup de main au refuge pour chats du coin, dont j’étais une bénévole des plus assidues. Christy n’avait pas boudé, mais, pour se venger, m’avait rebattu les oreilles de répliques et de résumés de scène. Malgré cet acharnement, qui m’avait agacée à l’époque, j’avais bien envie de connaître l’histoire plus en détail, maintenant que l’occasion se présentait.
Ma mère me trouva en train d’étudier le synopsis du film avec attention.

— Anna, tu n’as pas encore mis le couvert ?

— Oh mince ! Excuse-moi, j’étais absorbée dans ma lecture, eus-je le malheur de dire.

— Ah ? Et qui y a-t-il de si intéressant dans ce ramassis de publicités ?

— Accessoirement, ça sert aussi de programme télé, maman !

— Tu ne m’as pas répondu.

— Je vais regarder Souvenirs savane ce soir. Christy l’a vu au cinéma, si tu savais comme elle a pu m’en dire du bien, c’en était franchement pénible à force, expliquai-je en refermant le journal.

Lorsque je levai les yeux sur ma mère, je crus qu’elle allait défaillir. Littéralement, elle s’était figée sur place, le regard immobile, le teint tournant sur le pâle. Je ne pus dire si elle se serait tirée seule de sa catalepsie.

— Euh… Maman, ça va ?

Grâce à ces quelques mots bienveillants, elle quitta vite sa léthargie. Ses couleurs lui revinrent d’un coup, et même en renfort, car, à présent, ses joues étaient toutes rouges.

— Montre-moi le programme ! m’ordonna-t-elle d’un ton cinglant, qui me rappela celui qu’elle employait jadis pour clore le débat au sujet d’un hypothétique chat dans l’appartement.

Elle m’arracha quasiment le journal des mains et le consulta. Son visage vira à nouveau. De rouge il passa à pâle, puis à une sorte de bleu clair, avant de faire un retour en force sur le cramoisi, couleur voisine de celle du canapé sur lequel ma mère venait de se laisser tomber. En d’autres circonstances, cette curieuse homochromie m’aurait sûrement fait rire, mais là, j’étais plutôt déconcertée. J’avais rarement vu ma mère dans un tel état de décomposition.

— Maman ?

— Mets le couvert, s’il te plaît.

Stratégiquement, je choisis de laisser passer les remous et d’obtempérer.
Une fois que nous fûmes attablées, un silence de plomb s’installa. Que faire ? Parler ou ne pas parler ? Impossible de me contenir plus longtemps. Après l’avoir félicitée sur l’excellence, comme toujours, du repas, j’attaquai le sujet difficile, d’un ton on ne peut plus innocent.

— Ce film a vraiment l’air génial. Christy ne m’a pas parlé de tous les pans de l’intrigue, j’en suis sûre.

— Tu ne regarderas pas ce film ce soir, Anna.

La sentence claqua dans l’air comme un coup de fouet. Mais pourquoi la sentence, justement ?

— Et pourquoi ?

— Eh bien… c’est trop violent pour toi.

Alors là, j’avoue qu’elle n’aurait pu trouver d’argument plus ridicule ! J’en eus presque un rire, mais amer.

— Ce n’est pas un film violent. Il n’est même pas interdit aux jeunes enfants ! protestai-je. Certes, il y a une histoire de meurtre, mais bon…

— J’ai dit non !

— Enfin…

— Non ! asséna-t-elle la bouche pleine.

J’en restai sans voix. Pourquoi m’interdire de regarder ce film-là ? Si je devais citer une chose qu’elle ne m’avait jamais interdite, c’était bien ça. Bon d’accord, quand j’avais voulu faire comme tous les autres gamins et regarder un film d’horreur à 9 ans, elle m’avait dit non, mais c’était une autre affaire. Une vieille affaire. Cette fois-ci, je sentais quelque chose de différent, de louche.

— J’avais prévu de regarder un DVD ce soir, fit ma mère, d’une voix plus calme, après avoir dégluti.

La tarte aux fruits ne me tentait plus, devenue soudain totalement insipide dès la première bouchée. J’étais persuadée que ce que ma mère venait de dire n’était qu’une improvisation. Et comble de ruse, si elle utilisait le lecteur DVD ce soir, impossible d’enregistrer le film de la discorde. Ce refus buté ne faisait qu’amplifier mon envie. Hors de question que je rate ce film ! Je tentai une nouvelle fois, implorante :

— S’il te plaît ! Juste ce soir ! Tu pourras regarder ton DVD demain, je ne monopoliserai pas la télévision, je te le jure.

— Non, je ne veux pas que tu regardes ce film, un point c’est tout !

— Vas-tu enfin me donner une raison valable ?

Pas de réponse, évidemment. J’étais vraiment en rogne. Je jetais l’éponge :

— Tant pis ! Quand veux-tu regarder un DVD ? Maintenant ?

— Euh… Oui, pourquoi pas ? me répondit-elle, radoucie. Veux-tu venir avec moi pour le choisir ?

— Hein ? Tu ne sais pas quoi regarder ?

— Je voulais te faire la surprise pour ce soir en louant un film, excuse-moi d’avoir été si maladroite. On y va ?

C’était vraiment risible.

— Non, je te laisse choisir, déclarai-je, jouant sur le même terrain. Vas-y, je débarrasse la table. Ce sera vraiment une surprise comme ça.

Elle m’embrassa sur le front avant de sortir. Je ne croyais pas le moins du monde à sa comédie.
Un instant déboussolée, je sautai sur le téléphone. La situation était vraiment trop suspecte pour que je n’agisse pas. Ce film, il fallait absolument que je le voie.
Christy décrocha, me faisant gagner de précieuses minutes. La mère de ma meilleure amie était malheureusement une bavarde intarissable.

— Christy, c’est Anna. J’ai un drôle de problème avec ma mère.

— Toi ? Avoir un problème avec ta mère ? C’est bien la première fois.

— Tu oublies le chat…

— C’est vrai. Tu as retenté le coup, c’est ça ?

— Non, c’est radicalement différent cette fois.

— Raconte-moi tout, m’invita avidement Christy.

— Ma mère refuse bizarrement, et avec un acharnement incroyable, de me laisser regarder Souvenirs savane. Il passe ce soir.

— Quel scandale ! s’insurgea Christy. Ce film est mémorable ! C’est un crime que ta mère commet là. Je suis dépitée. Tu vas rater, une fois de plus, un pilier de l’édifice cinématographique. Navrant… Je décidai de ne pas répliquer. Christy avait une forte inclination à magnifier tout ce qui touchait de près ou de loin au cinéma.

— Justement, Christy, ce serait vraiment sympa si tu pouvais me l’enregistrer. J’ai très envie de le voir, et le fait que ma mère s’y oppose ajoute à ma curiosité.

— Je comprends, et je ne peux qu’approuver ! Toutefois, tu viens de me blesser, Anna, et je pourrais t’en vouloir.

— Quoi ?

— Enfin ! s’exclama Christy, furieuse. Enregistrer ce film ? Moi ? N’importe quoi !

— S’il te plaît !

Qu’est-ce qui lui prenait à elle aussi, soudainement ? Si je ne pouvais compter sur elle, je n’aurais plus que mon portefeuille comme ami dans cette affaire. Car oui, j’irais jusqu’à acheter le film s’il le fallait.

— Ton appareil est en panne, c’est ça ? m’inquiétai-je.

— Tu t’enfonces, ma vieille. Voyons, avant même que le DVD du film ne sorte en Angleterre, je l’avais déjà téléchargé sur Internet.

Ouf ! Ce n’était que ça.

— Tu sais que c’est interdit, Christy ?

— Eh ! J’ai quand même acheté le DVD. Pour le plaisir de la boîte.

— Bon alors, tu pourras me le prêter ?

— Je ne sais pas… Tu m’as gravement offensée.

— Sachant que tu viens d’avouer être une pirate de l’informatique…

— Tout de suite les grands mots !

— Disons que ça fait match nul.

— Ok, Anna.

— Et pour le film, alors ?

— Tu viens demain, non ?

— Oui.

— Alors à demain !

Et elle raccrocha. Cette fille était incroyable. Rien n’était encore gagné au sujet du film. Christy pouvait se montrer très bornée, elle aussi. Peut-être faudrait-il vraiment que j’achète le DVD.
J’allais sérieusement me mettre en quête de mes économies lorsque ma mère rentra.
Elle me présenta le film qu’elle avait choisi, un western. Christy n’aurait pas approuvé ce choix, moi il me laissait indifférente.

Nous nous installâmes devant l’écran.

— Ça te rappellera ton dernier séjour chez Cheyenne ! lança ma mère d’un ton faussement enjoué.

Cela me rappelait surtout les courbatures suite à nos longues promenades à cheval. Les parents de Cheyenne tenaient un ranch.

Après une bonne demi-heure de galopades effrénées et de coups de fusil, le téléphone sonna. Ma mère soupira en se levant.
Je mis le film sur pause. Quelle occasion quasi inespérée ! Je me saisis à nouveau de la télécommande pour basculer sur Souvenirs savane. En pleine scène d’action. Un homme courait dans une ruelle sombre, avant d’entrer dans un bâtiment. Un groupe de policiers passa devant la porte et continua son chemin, sans le voir. Je m’enfonçai confortablement dans le canapé, satisfaite. Ma mère arriva brusquement et me fit faire un sursaut terrible. Je ne l’avais même pas entendue revenir ! Elle explosa :

— Anna, je t’avais dit non ! Arrête cette télé !

Elle venait de hurler. Incroyable.
Nous nous regardâmes en chien de faïence quelques secondes, avant qu’elle ne lâche :

— Je suis exténuée. Allons au lit.

Là, elle m’avait carrément fait peur. Je courus presque jusqu’à ma chambre, en ne cessant de me questionner sur cette espèce de phobie mal refoulée qui venait de ressurgir chez ma mère ce soir. Demain m’en apprendrait-il plus ?
De bonne heure le lendemain, j’étais prête. Étrangement, ma mère, qui d’ordinaire se prélassait au lit jusqu’à tard dans la matinée, était déjà debout. Je soupçonnais qu’elle traitait sa comptabilité.
Le DVD de la veille était sur le comptoir de la cuisine, avec un petit mot me priant gentiment de le redéposer lorsque j’irais voir Christy.
Je fis mes devoirs aussitôt mon petit-déjeuner englouti, puis je me rendis à pied chez Christy. Elle habitait une grande maison au centre d’Oxford, à quelques minutes de marche de chez moi. Je sonnai, elle vint ouvrir.

— Entre vite ! J’ai tout préparé !

Elle referma la porte derrière moi. J’aimais beaucoup sa maison. Tous deux architectes, ses parents avaient rénové cette vieille bâtisse avec beaucoup de goût et d’originalité.
Christy me prit par le bras et m’entraîna dans le salon en disant :

— Regarde !

Nous arrivâmes dans la grande pièce aux murs décorés de tentures représentant des mandalas colorés.

— Pop-corn, boissons, coussins ! annonça fièrement mon amie cinéphile.

Elle avait tout prévu : sur la table basse se trouvait un plateau garni de verres, de bouteilles, ainsi qu’un saladier empli de pop-corn tout chauds. On s’assit sur la grande banquette. Chez Christy, tout était à la pointe du progrès : home cinéma, écran plasma, lecteur DVD et console de jeux.

— Mes parents et ma petite sœur sont à Londres toute la journée, précisa Christy en saisissant d’un geste qui en disait long sur sa pratique, une télécommande parmi de nombreuses autres. Sers-toi en jus de fruits si tu veux !

Je versai du jus de pomme dans nos deux verres. Christy, tout en peaufinant quelques réglages, entreprit de situer le film dans son contexte :

— C’est une production à petit budget, mais c’est une réussite. Il n’est pas très vieux, il est sorti il y a trois ans.

Je me souvenais vaguement que Christy était allée le voir dans une petite salle, ce film ne partageant pas l’affiche avec de grosses productions.

— Il y a juste un truc qui m’agace, c’est que le réalisateur interprète un des personnages principaux. Il aurait mieux fait de rester à sa place derrière la caméra.

— Pourquoi ? Si le film est bien, ce n’est pas important. Et comme c’était une petite production, ils n’avaient peut-être pas les moyens d’engager un autre acteur.

— Mouais, je ne crois pas. On aurait vraiment dit qu’il cherchait à se faire valoir plus en tant qu’acteur que réalisateur. Et dire qu’il a joué le rôle de l’amoureux tué ! J’aurais préféré quelqu’un de plus charmant. Bref, si son film a eu du succès, c’est surtout grâce à un scénario incroyable. La mise en scène est excellente, je dois aussi l’admettre.

Avec Christy, j’allais connaître toute l’histoire avant que le film n’ait commencé. Une fois qu’elle était partie dans des monologues cinématographiques, il était ardu de l’arrêter.

— Il n’y a pas que l’histoire, j’avoue que le décor y est pour beaucoup. Le paysage est somptueux et ils se sont admirablement servis de la lumière. Les couleurs de l’Afrique sont vraiment splendides. Ça ne vaut pas notre Angleterre préférée, mais…

— Christy…

— Oui, je le mets.

Enfin ! Je n’en pouvais plus d’attendre. Le film dura deux heures. C’était l’histoire d’un jeune homme (alias le réalisateur narcissique) qui était embauché par un fermier anglais installé en Afrique. Le fermier avait une fille unique, fiancée à un haut gradé de l’armée britannique. Cette fille et l’employé de son père tombèrent amoureux. Ils se cachèrent, mais quand la jeune femme se trouva enceinte, son père la déshérita, le fiancé éconduit la menaça de mort, si bien que la malheureuse et son amant s’enfuirent en Angleterre. Après avoir suivi leur installation difficile, on assistait à l’assassinat effroyable du héros. Effroyable certes, mais pas au point que l’on interdise à des adolescentes de 15 ans bien dans leurs têtes de visionner l’intégralité du film. L’enquête piétinant, la veuve fit face avec courage, et éleva son fils dans la dignité. La suite fut riche en rebondissements : on apprit finalement que l’assassin n’était autre que le fiancé déchu, et le commanditaire, le père. Cruelle histoire. Mais la fin fut admirable, laissant présager de la réussite professionnelle du fils.
Une fois le film terminé, nous restâmes un bon moment les yeux rivés à l’écran, en silence, regardant le générique défiler.

— Alors ? fit finalement Christy.

Je ne pus répondre immédiatement tant j’étais étrangement troublée. Le film m’avait indiscutablement plu à souhait, mais émue. Je n’avais pourtant pas l’habitude d’avoir le cœur serré par une fiction.

— Eh bien, dis quelque chose ! glapit Christy, me sortant de ma torpeur.

— Excuse-moi c’était… intense en émotion.

Christy me dévisagea comme si j’étais un extraterrestre.

— Répète ce que tu viens de dire.

— J’ai ressenti des choses étranges, murmurai-je d’un ton mal assuré.

— SOS, Anna est malade ! D’habitude de marbre, voilà qu’elle est au bord des larmes.

— Arrête ! lui intimai-je. C’est sérieux.

Elle dut se rendre compte qu’il se passait quelque chose d’inhabituel.

— Sérieusement, Christy, ça m’a fait tout drôle de voir ce film.

— C’est à cause du refus de ta mère, voilà tout. Tu as fait une fixation dessus, diagnostiqua mon amie.

— Merci, Freud.

— À votre service.

Je me tus, mais songeai à tout ça. La vision des paysages d’Afrique avait fait déferler en moi des vagues de frissons. Quant à l’acteur-réalisateur, j’avais une forte impression de l’avoir déjà vu. Oui, son visage me semblait familier. Ce trouble n’avait aucun sens, bien entendu. J’en parlai à Christy. Elle fit la moue.

— C’est bizarre parce que… j’ai ressenti exactement la même chose, avoua-t-elle à mi-voix. Je n’osais pas t’en parler tant ça m’avait paru absurde. Lorsque je l’ai vu la première fois, il m’avait semblé que je m’en étais fait la remarque aussi.

Incompréhensible coïncidence.

— Nous l’avons peut-être déjà croisé toutes les deux quelque part, sans savoir que c’était lui, proposai-je, à court d’idées. Il habite en Angleterre, qui sait ?

Christy secoua la tête.

— Ça m’étonnerait, il est français. Même si la production est anglaise.

— Il y a beaucoup de Français qui vivent en Angleterre, précisai-je. Cette possibilité n’est pas exclue.

— Oui. Je tâcherai d’en savoir plus. Sais-tu que le scénario a été tiré d’une histoire vraie ?

— Je comptais sur toi pour me l’apprendre !

— Naturellement. Ça fait froid dans le dos, non ?

— Et comment.

Il y eut un silence. L’impression que j’avais ressentie me gênait plus que je ne l’aurais avoué à Christy. Mes mains tremblotaient rien que d’y penser.

— On joue à la console ? proposa Christy. Ma sœur a eu un nouveau jeu, je ne l’ai pas encore testé.

J’acceptai. Nous jouâmes jusqu’à midi, mais je fus très distraite, tant je songeais à ce maudit film. Christy ne sembla, heureusement, rien remarquer. Elle gagnait quasi systématiquement, et c’était bien la seule chose qui lui importait sur le moment.
C’est toujours préoccupée que je rentrai chez moi. Le visage du réalisateur s’imposait à mes pensées, et toujours avec cette impression pesante de déjà-vu. Sans parler des panoramas africains, troublants eux aussi.

Ma mère m’attendait pour manger.

— Tu n’as pas ramené le DVD.

Et flûte ! Je l’avais complètement oublié celui-ci.

— J’irai cette après-midi.

— Inutile, je m’en suis chargée. Allez, à table.

Elle ne me demanda pas ce que j’avais fait chez Christy. Ça m’arrangeait bien, il aurait fallu improviser, domaine dans lequel je n’excellais que trop rarement.
Après le repas, je pris le programme télé et l’ouvris à la page normalement consacrée au film que je venais de voir avec mon amie. Il fallait que je mette un nom sur ce visage. Mais j’eus beau feuilleter le journal à plusieurs reprises, il me fallut me rendre à une bien curieuse évidence : la page convoitée manquait, et je remarquai alors qu’elle avait été déchirée soigneusement. Si soigneusement qu’il fallait quasiment coller son œil au centre du magazine pour s’en rendre compte. La dispute avec ma mère me revint en mémoire. Je l’interpellai, le journal à la main :

— Regarde, maman ! La page manque, ce n’est pas normal. Comment ça se fait ? Hier soir, elle y était.

— Euh… j’ai dû découper une publicité, il me semble.

Ma mère n’était pas franchement meilleure que moi pour mentir.

— De toute façon il n’y avait rien d’intéressant sur cette page, ajouta-t-elle avant de s’éloigner précipitamment, sans demander son reste.

Tiens donc ! Rien d’intéressant ? C’était exaspérant, à la fin ! Entre son attitude hermétique et mon mal-être, il y avait de quoi s’inquiéter. Quel était donc le problème avec ce fichu film ?
J’allai dans le bureau. L’ordinateur familial était en veille, ma mère l’avait bien utilisé pour s’occuper de sa fameuse comptabilité. J’hésitai. Cela ne me perturberait-il pas plus qu’autre chose de chercher à me documenter à propos de ce film ? En proie au doute, je me contentai finalement de jouer à un jeu de cartes, histoire de m’occuper l’esprit.
Le dimanche fut morne, je m’enfermai dans ma chambre et révisai mes leçons. Je ne voulais pas que tous ces événements incompréhensibles bouleversent mon travail scolaire du week-end. J’avais une réputation de bonne élève à tenir, que diable !

Le lundi suivant, je retrouvai Christy dans la cour de l’école. Elle portait une écharpe. Ce n’était pas dans ses habitudes, même si on était en plein mois de novembre.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? m’étonnai-je en désignant l’écharpe.

Elle grimaça et souleva le pendant de l’étoffe : il cachait une tache de dentifrice sur son uniforme, impeccable habituellement. Je m’esclaffai.

— Ça n’a rien de drôle ! protesta Christy en arrangeant son écharpe.

— Si, justement ! La tâche n’est pas si grosse.

— J’étais en retard, je n’ai pas eu le temps de laver ça.

Nous nous rendîmes dans notre salle de cours. Lors de la pause, je n’osai pas demander à Christy si de son côté elle avait fait des recherches concernant le film. Je n’en pipais mot durant le repas non plus.
En fin d’après-midi, alors que nous allions nous quitter devant l’école, Christy me dit :

— Oh ! J’avais oublié de te dire que j’ai deux trois trucs sur notre film. Tiens, attends.

Elle posa son sac et en sortit une feuille imprimée.

— Voilà ! poursuivit-elle. Avec le peu de temps que j’ai eu, j’ai réussi à trouver ça ! Tu pourras me la rendre demain, ou plus tard, ça ne fait rien.

Elle me tendit la feuille, que je rangeai vivement dans mon sac.

— Merci, dis-je d’un ton mal assuré.

— De rien. À demain !

Nous rentrâmes chez nous, chacune de notre côté. Ma mère était dans l’appartement lorsque j’arrivai. Aussitôt, j’allai dans ma chambre. Ma main trembla quand elle saisit la feuille que m’avait donnée Christy. C’était vraiment idiot. À quoi pouvais-je m’attendre ? Il fallait absolument que je me contrôle. En fait, la lecture me calma, curieusement. Il s’agissait essentiellement du détail des films réalisés par William Legier, ce nom que je recherchais et qui d’ailleurs ne m’évoqua strictement rien.

Cette absence de déclic me déçut plutôt que de me rassurer. De plus, cet individu n’habitait ni en France ni en Angleterre, mais à New York. Comment Christy et moi aurions-nous pu le croiser, dans ce cas ? Les probabilités étaient plus que faibles ! S’ensuivait une présentation de l’équipe et des conditions de tournage du film qu’on avait vu, dont la plus grande partie s’était déroulée au Nigeria.

Ces paysages… Pourquoi avais-je la sensation qu’ils devaient me suggérer quelque chose ? Sans doute, affirmerait Christy, ma psychanalyste préférée, une envie profonde d’imiter ma grand-mère maternelle, qui s’était rendue une fois en Afrique, et en avait ramené de nombreux souvenirs. J’éclatai de rire en imaginant Christy en psychologue et moi lui contant mes états d’âme, étendue sur un sofa.

Je rangeai la feuille dans ma chemise en carton rouge. Je ne tremblais plus. Un progrès notable.

Le lendemain, je rendis sa feuille à Christy.

— Alors ? me demanda-t-elle comme un patient s’inquiète du résultat de ses examens médicaux.

— Ça ne m’a pas éclairée. Je ne vois pas où on aurait pu rencontrer le réalisateur.

— Oui, moi non plus, reconnut-elle.

Finalement, nous n’en reparlâmes plus et, durant le reste de la journée, je n’y repensai pas une seule fois. C’était en partie grâce à Christy, qui ne s’inquiétait pas outre mesure, si bien que je finis presque par oublier. Presque, car l’esprit reste ce qu’il est.

Vint le vendredi soir, et avec lui mon père, pour me chercher. Je posai ma valise dans le coffre de sa voiture, embrassai ma mère, puis m’engouffrai dans le véhicule.

Informations complémentaires

Poids125 g
Dimensions11 × 17.8 × 1.4 cm
Nombre de pages

164

Date de publication

01/10/2020

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