Destins de corsaires tome 1

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Description

Le destin d’Émilie est tout tracé : épouser un aristocrate, demeurer dans son ombre et lui donner des héritiers.
Sa mère, mariée à un haut commis du Ministère de la Marine, ne peut désormais plus retarder l’échéance.
L’intrépide jeune fille ne veut pas d’une telle existence. Elle préfère quitter Versailles et trouver refuge dans un prieuré.
Mais la vie religieuse n’est pas pour autant faite pour elle. Et après le décès de sa protectrice, la situation y devient encore plus précaire.
Une seule issue s’impose alors : fuir jusqu’à Saint-Malo !
Pourquoi un tel choix ?
Vers quels horizons va-t-il l’emmener ?

Extrait du livre

Destins de corsaires tome 1 – extrait

Juillet 1695

Quelques heures auparavant, le ciel s’était assombri d’une grosse masse nuageuse dont ne subsistaient à présent plus que quelques éparses traînées, au grand soulagement des cochers.
À vive allure, leurs deux berlines cahotaient sur le chemin que la pluie avait rendu glissant. Encore tout ruisselants de sueur, d’eau et boue mêlées, les chevaux noirs qui les tiraient avaient comme senti l’imminence de l’arrivée. Leurs foulées s’allongeaient, ils déployaient une ultime énergie pour parcourir les dernières lieues, arriver à destination. Où les attendaient picotin et repos largement mérités.
Les deux cavaliers qui escortaient les voitures n’étaient, pour leur part, pas insatisfaits non plus de l’achèvement de ce voyage, préparé plus hâtivement que de coutume.

Un silence de plomb régnait dans la première voiture, la plus grande, et ses trois passagers, ballottés au rythme des nids de poule de la route détrempée, se terraient dans leur mutisme.
Longue perruque grisonnante sur le crâne, mains calées sur le ventre, Louis-Félix de Bois Carpin, les traits invariablement tirés, affichait un sourire béat. Ces quelques jours de repos dans la campagne de Saint-Malo l’avaient comblé. Constater une nouvelle fois la prospérité de leurs affaires et avaler à pleines goulées l’air marin avaient attendri ses humeurs.
Mais la flotte anglo-hollandaise était revenue bombarder la cité, coupant court à leur villégiature. Ils avaient hésité à partir, alors que les forts de la Conchée et de la Varde subissaient les feux ennemis. Et lorsque ceux-ci s’étaient mis à pleuvoir sur la ville, jetant ses habitants dehors, la famille avait fait les préparatifs du départ.
Catherine de Bois Carpin, assise à la droite de son mari, contemplait, à travers la vitre salie par la récente averse, ce paysage, trop familier. Sept ans qu’ils le parcouraient régulièrement. Elle secoua un instant sa chevelure noir de jais, sentit qu’une épingle commençait à s’en détacher. Elle la remit en place d’un geste discret. Trop éphémère évasion que ce séjour-ci. Quitter si vite Saint-Malo, revenir en ces lieux, tout s’agglomérait en un seul et unique remord. Même si cette fois, un nouvel éclat avivait ses petits yeux verts.
Assise en face du couple, une jeune fille avait la tête penchée vers le bas de sa robe de damas crème, qu’elle observait sans vraiment le voir.

La mère détourna le visage de la vitre pour contempler les grands yeux bruns et tristes de son enfant. Ses cheveux étaient châtain clair et légèrement ondulés, semblables à ceux de son père. Se sentant observée, la fille releva la tête et leurs regards se rencontrèrent. Un sourire chargé des mêmes sous-entendus s’échangea.
Catherine vouait à son enfant de presque treize ans la plus immense tendresse. Elle représentait tant ! Ce qu’elle avait de plus cher au monde. Et les toutes dernières confidences n’avaient fait que renforcer leurs liens, en façonnant aussi de nouveaux, plus forts encore.
Le convoi venait d’emprunter une allée bordée de chênes. Un heurt plus violent de la voiture fit soudainement émerger l’homme de sa quiétude. Du fond de leurs orbites creuses, ses yeux vinrent se poser sur Émilie. Il ne put retenir une grimace, qui souligna un peu plus ses pommettes émaciées. Une fille. Sa frêle épouse n’avait pas été à la hauteur, il le déplorait chaque jour. Incapable d’engendrer d’autres enfants. Ne pas avoir eu d’héritier resterait le plus grand regret de sa vie. Pas de garçon à instruire des sciences des belles lettres, des théorèmes politiques, du fonctionnement du monde et des finances. Dans son dos on le raillait pour ça. Sa seule préoccupation serait bientôt de dégoter le gendre idéal. Maigre consolation. Il détourna le regard, l’envoya au loin, se forçant à penser à autre chose, n’importe quoi, qui fût plus plaisant.
Ces œillades n’avaient pas échappé à Catherine, dont l’âme se gorgea de rancœur, comme toujours. Le manque de considération réciproque entre son époux et sa fille, elle en était plus que consciente. Depuis bien longtemps. Et désormais la situation ne s’améliorerait jamais. En se confiant à Émilie, Catherine n’avait fait qu’écouter sa raison et à présent, Dieu seul avait idée de ce qu’il adviendrait de tout ceci.
À son tour, la jeune fille colla son visage à la vitre. Les majestueux bâtiments n’étaient plus qu’à quelques pas. Elle soupira. Regagner ce grand château, ses jardins somptueux, ses dédales de couloirs plein d’échafaudages et de courants d’air, certains en rêvaient jour et nuit. C’était là tout ce qu’elle détestait. Il avait bien fallu faire comme tout le monde et suivre la Cour du grand Roi. Les souvenirs de leur vie à Paris étaient vagues, pourtant, comme elle la regrettait !

La berline s’était engagée sur une allée gravillonnée menant non loin de l’aile des ministres, tandis que l’autre voiture les avait quittés depuis longtemps pour regagner leur hôtel particulier, quartier du Parc-aux-Cerfs.
Le cocher intima un ordre à ses chevaux, tira sur les guides et l’attelage s’immobilisa. On vint immédiatement ouvrir la porte aux passagers.
Louis-Félix de Bois Carpin, la mine devenue dure et sévère, s’extirpa de la voiture à gestes mesurés, presque des minauderies. Catherine descendit avec moins de manières, suivie par la jeune Émilie. Sans le moindre regard à l’une comme à l’autre, Louis-Félix chemina jusqu’à ses appartements, des valets chargés de malles sur les talons. Il eut soudain hâte que cette journée se termine, et que demain, il retrouve le cabinet du ministre.

Catherine suivait les pas de son époux, sa fille à ses côtés. Ils se séparèrent dans l’antichambre commune.
Lorsque mère et fille furent enfin seules dans la chambre de Catherine, Émilie vint se blottir dans les bras de cette dernière, et pleurer contre son épaule. Laisser libre cours à ses émotions si difficilement refoulées.

— J’aurais tant voulu rester à Saint-Malo, murmura-t-elle.

Une boule se figea dans la gorge de Catherine, que n’aurait-elle donné pour y rester aussi, quand bien même des bombes anglaises se seraient abattues sur son manoir !
Vite gagnée par le mélange de détresse et de colère qui se dégageait d’Émilie, la sentant flageolante, Catherine l’invita à s’asseoir sur un canapé à la housse cramoisie. Elle l’étreignit un peu plus fort que de coutume. Il n’y avait qu’elle pour connaître tous les ressentiments que sa fille pouvait intérioriser, et qui ne ressortaient que lorsqu’elles se retrouvaient toutes deux. Son regard flâna le long des moulures boisées et des toiles qui revêtaient les murs, alors qu’Émilie continuait de mouiller de larmes le haut de son corsage. Catherine se demanda de nouveau si son choix avait été pertinent. Impossible de faire marche arrière désormais.

Mars 1698

Las, les doigts de la jeune musicienne couraient maladroitement sur les touches du clavecin.

— Non ! Non ! pesta le professeur, à bout de patience. Recommencez ! Vous n’êtes pas concentrée !

Il secoua violemment la tête, au risque de désarçonner sa perruque claire. Et agita furieusement les livrets qu’il tenait à la main, livrets qui faisaient tant horreur à son élève. Une des pires qu’il n’avait jamais eues.

— Combien de fois faudra-t-il que je vous montre comment réaliser cet accord ?

Une énième fois, donc. Il se saisit, mais sans ménagement, des doigts de la jeune fille pour les replacer sur les touches.

— Allez-y. Et reprenez à la mesure précédente, s’il vous plaît.

Mais plutôt que d’obéir, Émilie tourna la tête vers la fenêtre. Seule échappatoire durant ses interminables leçons de clavecin. Malgré les interventions de sa mère, Louis-Félix de Bois Carpin demeurait intransigeant. Il était incontournable qu’une jeune femme de son rang sache jouer d’un si bel instrument. Le clavecin était l’un des premiers meubles qu’il avait fait apporter lorsqu’il avait pris possession des appartements.
Il pleuvait cet après-midi-là, comme lorsqu’ils étaient revenus de ce séjour à Saint-Malo, trois ans plus tôt. L’inattendu et surprenant aveu de sa mère un soir d’orage, alors que les coups de tonnerre la terrifiaient, n’avait cessé de se rappeler à sa mémoire, encore et encore. Le temps écoulé depuis n’avait pas apaisé son tourment, loin de là. Trois longues années à faire comme si de rien n’était, à continuer les courbettes et les sourires forcés.

— Mademoiselle ? Il serait bon de recommencer à la mesure précédente, répéta le maître de musique, qu’Émilie avait fini par oublier.

efoulant son envie de lancer une remontrance, il attendait, patient, mais non sans avoir poussé un soupir suffisamment explicite.
Revenue à son clavecin, la jeune fille tenta de reprendre le morceau. Mais le résultat ne fit que leur agresser derechef les oreilles.

— Je ne parviens pas à aligner ces quelques notes ! se lamenta-t-elle en s’arrêtant net.

Elle en aurait presque pleuré de rage, plus par exaspération que par échec.

— Ne pourrions-nous point recommencer demain ? implora-t-elle, pleine d’espoir.

Le professeur s’enserra le front à deux mains, dissimulant à moitié un visage excédé.

— Oh, je vous en prie ! Personne n’en saura rien ! insista Émilie.

D’un hochement de tête, il finit par capituler, à la plus grande joie de son élève. Il ramassa les feuillets tandis qu’Émilie se levait de son tabouret et s’empressait de quitter ce cabinet étouffant. Même si sa mère avait œuvré pour le rendre agréable, sa fille en exécrait les lambris et les tapisseries. Les miroirs, tant à la mode, rendaient l’espace irréel, dérangeant. Elle souleva une lourde portière de tissu et poussa la porte de l’antichambre. Sortir, respirer l’air du dehors, vite.
Où qu’elle aille, jamais ce sentiment de suffocation ne la quittait vraiment. Le château entier lui était insupportable, depuis le début. Ce château toujours en travaux, tous ces appartements peuplés d’habitants hypocrites et véreux, prêts à vendre père et mère pour plaire au grand Roi, pourtant tellement inaccessible. Un univers superficiel, où elle ne s’était jamais sentie à sa place.
De plus en plus souvent, elle se prenait à rêver de voyage, elle qui jamais encore n’était partie plus loin que Saint-Malo. Cette cité, seule éclaircie dans sa vie brumeuse.
Se laissant guider par ses pas, Émilie gagna un jardin dont le nom lui avait échappé. Ignorant la pluie qui trempa robe et coiffure en quelques minutes, elle s’assit sur le rebord d’un grand bassin et observa les alentours. Non loin d’elle, la mine tracassée, des fontainiers testaient les vannes, indifférents à la pluie eux aussi. Louis tenait tellement à ses jets d’eau !
Tout, dans ce jardin comme ailleurs, n’était que rigueur et esthétique, apparence. Ici nature rimait avec géométrie. Plaisant pour l’œil de la visiteuse d’un jour qu’elle aurait pu être, ce décor avait fini par lui devenir répugnant. Pourquoi diable tant de personnes brûlaient de venir s’installer dans pareil endroit ?
Elle contempla la surface de l’eau, que hérissaient les gouttes de pluie. La mélancolie la saisit tout entière. Versailles, prison dorée dont elle voulait s’échapper. Les nuages continuaient d’affluer, la pluie se mêla aux larmes de la jeune fille. Sentant sa coiffure s’alourdir, elle retira quelques épingles, ses cheveux tombèrent en paquets de boucles mouillées sur ses épaules.

— Émilie ! lança alors une voix de femme.

C’était Geneviève, la suivante de sa mère, qui se précipitait dans sa direction. Une femme adorable et dévouée, mais qu’elle ne souhaitait pas voir accourir sur elle à cet instant précis.

— Votre mère vous cherche partout ! Grand Dieu, pourquoi êtes-vous dehors ?

Émilie se leva, Geneviève lui lançait déjà une cape de laine sur le dos.

— Quelle folie d’être sortie par un temps si maussade ! Vous allez attraper la mort !

Émilie ne fut pas fâchée de recevoir le vêtement. Humide, le fichu qu’elle avait sur les épaules ne remplissait plus son office. Geneviève l’entraîna d’un petit pas pressé jusqu’aux appartements de Catherine de Bois Carpin. Au comble du soulagement, cette dernière se précipita sur sa fille.

— Émilie, j’étais si inquiète ! Le professeur est passé me prévenir que la leçon était terminée, mais tu n’étais plus dans le cabinet.

Catherine la prit dans ses bras.

— Voyons mère, j’étais simplement sortie !

— Mais sous cette pluie, quelle absurdité ! Geneviève va s’occuper de toi. Je vais te faire préparer une tisane bien chaude.

Geneviève accompagna Émilie dans sa chambre.

— Ôtez-moi vite cette robe mouillée mademoiselle !

Émilie se débarrassa de son manteau de soie.

— Le bas de votre jupe est lui aussi bien mouillé, constata Geneviève.

Émilie retira la jupe, puis commença à enfiler les vêtements propres que lui apporta la suivante.

— Prenez donc plus de précautions, lui recommanda-t-elle.

Geneviève grinça des dents devant le peu de considération qu’Émilie avait pour la belle robe de taffetas à rayures roses que sa mère lui avait récemment fait tailler. La jeune fille la passait sans ménagements, forçant sur les manches dont elle aurait pu faire craquer les coutures si Geneviève n’était intervenue pour modérer ses gestes. Celle-ci acheva l’ajustement du vêtement, releva les plis du manteau de robe sur l’arrière, incapable de retenir son enchantement :

— Cet ensemble vous va à ravir, voyez comme ces mancherons sont particulièrement réussis !

Émilie ravala une réplique, ce n’était pas Geneviève qui allait devoir se traîner des heures durant ainsi engoncée dans mille plis, replis, rubans, agrafes et baleines.

— Il me faut retoucher aussi votre coiffure. Qu’avez-vous fait de vos épingles ? Mon Dieu, après cette pluie, vos cheveux vont être ingouvernables. Venez vous asseoir.

La jeune fille s’exécuta de mauvaise grâce, contempla avec agacement son image dans la glace fixée au-dessus de sa table de toilette. Reflet devenu tout aussi insupportable que le reste. Non, elle ne voulait plus ressembler à cette petite courtisane. Et encore, présentement sa peau ne portait que des vestiges de maquillage, ses cheveux avaient gagné un semblant de liberté. Mais pendant presque une heure, Geneviève s’ingénia à les discipliner de nouveau à grand renfort d’épingles, d’eau sucrée et de poudre.

— Vous voici présentable, votre mère vous attend dans son cabinet.

Émilie soupira, puis partit rejoindre Catherine.

— Bois donc cette tasse, lui commanda cette dernière en désignant le cabaret de porcelaine qui les attendait sur la table.

Émilie prit place et porta à sa bouche la tisane brûlante tandis que Catherine renvoyait ses valets.

— Louis-Félix sera là d’une minute à l’autre. Je t’en conjure, fais meilleure figure, on croirait que tu viens de croiser le Diable.

Émilie fronça les sourcils. Que n’avait-elle besoin de cette visite après l’horripilante leçon de clavecin !

— Je n’ai pas encore croisé le Diable, mais tu m’apprends qu’il s’apprête à nous visiter, pesta-t-elle.

— Par le ciel ne profère point de telles paroles ! s’offusqua sa mère.

— Cet homme n’est pas mon père, il n’aura pas ma considération !

Les mots avaient fusé, telle une salve de tir imprévue. Catherine répliqua fermement :

— Aux yeux de tous, il l’est !

Ce genre de discussions revenait de plus en plus souvent. Bien trop souvent à son goût.

— Tu lui dois le respect, il a une charge d’importance ici ! ajouta-t-elle.

— Parce qu’il me respecte peut-être ? argua énergiquement Émilie. Quant à toi, te respecte-t-il seulement ?

Catherine baissa la tête, se mordit les lèvres. Sa fille exprimait avec sa spontanéité d’enfant ce qu’elle-même gardait enfoui. Et qui la rongeait tant.
Catherine n’avait jamais pardonné à son père, procureur du roi à l’amirauté de Saint-Malo, de l’avoir mariée à Louis-Félix de Bois Carpin. Il avait rencontré le père de ce dernier à la Chancellerie. Marchand banquier, Philémon de Bois Carpin s’était acheté une charge de secrétaire du roi, et travaillait à la librairie, délivrant les lettres de privilèges indispensables à la parution d’un ouvrage. Leur goût commun pour la littérature et les théorèmes politiques avait rapproché les deux hommes.
Le père de Catherine avait aussitôt pressenti en Louis-Félix le gendre idéal. Grâce à des relations bien établies et à une capacité de travail hors du commun, le trentenaire semblait promis à un bel avenir. Il venait d’entrer au secrétariat d’État de la Marine en tant que commis au bureau du Levant. Au sujet de la politique maritime menée par Colbert, Louis-Félix ne déclamait que belles paroles, qui avaient achevé de convaincre le procureur. Ce dernier avait un attachement particulier pour les affaires de la mer. Il était un des tout premiers à être devenu actionnaire de la Compagnie Royale des Indes Orientales, et avait monté une société d’armement dont la prospérité ne s’était jamais démentie.
Le mariage de sa fille et de Louis-Félix de Bois Carpin fut donc une autre de ses réussites.

Bien évidemment, on n’avait pas pris la peine de se préoccuper de l’avis de Catherine sur la question. La jeune femme n’avait eu que peu de temps pour signifier sa rancune à son père, qui était décédé un an plus tard, léguant sa charge à son fils aîné, qui le suivit dans la tombe moins de deux ans après, achevant de faire de sa sœur une richissime héritière. Face à son mariage, Catherine avait bien tâché de faire contre mauvaise fortune bon cœur, de se dire que la compagnie de cet époux distant pourrait avoir quelque chose de supportable. Peut-être se muer en amitié, à défaut d’amour. Il n’en fut rien. Quelques années plus tard, Louis-Félix devenait premier commis du bureau de la Marine du Levant. Corps et âme dévolus à cette haute fonction, ainsi qu’à sa passion pour les belles lettres et l’écriture, il n’accordait jamais qu’une attention des plus limitées à sa femme et à Émilie.
Cette dernière poursuivait avec fougue :

— Mère, le respect se doit d’être mutuel, ne me l’as-tu point répété à maintes reprises ?

— Ma fille, nous ne pouvons décider de certaines choses. Dans ce monde, pour survivre, quelle que soit la place que nous occupons, il faut accepter de courber l’échine. Crois-moi, tu as tout intérêt à l’admettre.

À entendre de si scandaleuses paroles dans la bouche de sa mère, Émilie s’enflamma de plus belle :

— Eh bien moi, je n’ai pas souhaité que l’on me traite ainsi !

Catherine ne put réprimer un sourire devant un tel esprit de rébellion, qui n’était pas sans lui rappeler sa jeunesse. Quelle fille de bonne famille n’avait jamais songé à voler de ses propres ailes ? L’éducation venait étouffer de telles idées, et une fois mariée, poussée dans le lit d’un homme riche et influant, préoccupée à engendrer, on oubliait vite ses puériles illusions.

— Ton mari ne s’est jamais intéressé à moi ! railla Émilie.

— Détrompe-toi. Je te concède qu’il n’en montre rien, mais il a depuis longtemps des projets te concernant. Pourquoi crois-tu qu’il ait fait des pieds et des mains pour obtenir ces grands appartements ?

Méfiante, Émilie demeura coite, attendant la suite.

— Il nous voulait impérativement ici, à ses côtés, voilà tout. Nous exposer. Moi, par convenance, et toi, dans l’espoir de te marier plus tard à un bon parti.

Lorsqu’ils s’étaient installés à Versailles, Catherine et Émilie n’avaient vécu que quelques mois dans leur hôtel du quartier du Parc-au-Cerf. Louis-Félix était parvenu à obtenir de beaux appartements avec antichambre commune, lui permettant de vivre à la Cour avec femme et enfant.

— Et il s’occupe de ton éducation, tu ne peux le nier, ajouta Catherine.

— En me privant des choses que j’affectionne ! s’insurgea Émilie.

Avec fatalité, sa mère lui rétorqua :

— Tu ne pourras te soustraire à ce qui sera décidé concernant ton avenir. Prions seulement le ciel pour que ta vie soit la moins désagréable possible.

— Tes paroles me font blêmir !

— Je t’en prie !

Elle se rapprocha de sa fille, dont le coin des yeux commençaient à se charger de larmes de rage. La peine et l’impuissance la gagnèrent à son tour, tant elle se sentait démunie face à la détresse d’Émilie.

— Tu sais que je le hais, que sa présence m’est insupportable, murmura cette dernière. Et je sais que tu le hais aussi de toute ton âme !

Catherine détourna le regard, amère. Entendre sa fille lui notifier tout haut la vérité avait quelque chose de dérangeant.
Un valet annonça l’arrivée de Louis-Félix de Bois Carpin, elles se refirent rapidement une contenance.
Un air las tapissait le visage poudré du premier commis, qu’une quinte de toux secoua lorsqu’il entra. Catherine s’inclina respectueusement devant son époux et Émilie, en retrait, fit de même, la mine plus sombre que jamais.

— Ma très chère Catherine ! Nous avons à parler. Asseyez-vous.

Émilie se peignit un masque d’impassibilité sur le visage. Exercice si souvent répété, depuis longtemps maîtrisé.
Louis-Félix se cala dans un canapé, posa ses mains sur sa panse, fort peu renflée comparée à celles de tant d’autres. Les deux femmes s’assirent face à lui. Il se racla la gorge.

— Émilie va bientôt avoir seize ans, il nous faut songer à la marier.

L’intéressée fit un bond. De nouveau cette histoire de mariage ! Depuis plusieurs mois, Louis-Félix lui chantait cette rengaine à la moindre occasion. Lutter commençait à l’ennuyer profondément.

— C’est juste, répondit Catherine, surveillant la réaction de la jeune fille.

Ces quelques mots étaient bien plus que suffisants pour raviver la flamme de la colère précédente. Louis-Félix poursuivit :

— On me raille, on prétend que ma femme et ma fille me gouvernent à leur guise. Le fait de ne pas avoir de fils me cause déjà bien assez de préjudices !

Il jeta un regard courroucé à Catherine, qui afficha un petit sourire d’excuse forcé. Ne pas lui avoir donné d’héritier, c’était bien là sa seule victoire sur son époux.

— Émilie, nous avons assez atermoyé, c’est toute mon image qui va pâtir de votre refus, poursuivit-il en regardant la jeune fille droit dans les yeux. Il est temps pour vous de prendre un époux. Et je ne reviendrai pas sur ma décision ! ajouta-t-il en la voyant ouvrir la bouche, prête à répliquer.

Catherine baissa tristement la tête. Le destin venait, pour de bon, sonner le glas de l’enfance frivole.
Étonnée de ne recevoir de sa part visiblement aucun soutien, Émilie lui lança d’un ton hautain :

— Mère, vous ne dites donc rien ?

— Ma chère enfant, ne te déclarais-je pas à l’instant que tu devais te plier à certaines obligations ?

— Oh, mais comment peux-tu… toi qui m’as toujours…

— Enfin, il suffit à présent ! s’emporta Louis-Félix. Cessez de nous importuner avec vos caprices. Et estimez-vous chanceuse, car je vais vous laisser le choix de votre époux !

Catherine ouvrit la bouche devant telle surprise.

— Il m’est venu l’idée de donner une réception, à laquelle je souhaite convier de nombreux amis de qualité. Je vous en présenterai plus particulièrement certains. J’exige qu’à l’issue de cette soirée, vous me désignez parmi eux celui à qui ira votre préférence.

Émilie, toute bouillonnante de hargne, finit par baisser les yeux, conformément à l’étiquette.

— Bien, père, articula-t-elle d’une voix de fausset.

— Enfin ! Vous voici éclairée de bon sens !

Catherine, préférant oublier passablement l’anicroche, intervint d’un ton courtois :

— Parlez-nous donc de cette réception ! Quand aura-t-elle lieu ? Ici-même ?

— Non ma chère, mes appartements sont bien trop étroits pour cela. Nous serons forcés de tout organiser à notre hôtel. À ce propos, je compte sur votre aide.

— Cela va sans dire, commenta Catherine.

— Vous pourriez donner cette réception pour l’anniversaire du traité de Ryswick ! suggéra Émilie.

Louis-Félix lui lança un regard dépité.

— Voyons, ce n’est que dans six mois que nous pourrons dire que la guerre de la Grande Alliance est terminée depuis un an. Et nous n’allons très certainement pas fêter cela ! De trop nombreuses défaites il y a eu !

— Mon ami, songez plutôt aux victoires maritimes. À notre Belette, en particulier !

Émilie se sentit comme piquée au vif. Le bras tendu en direction de la commode de Catherine, Louis-Félix désigna la maquette de la frégate qui trônait sur le plateau de marbre de Rance.

— Vous faites bien de parler de notre vaisseau, je souhaite que la maquette que vous avez là soit transportée dans le salon de notre hôtel, afin que chaque invité puisse l’admirer.

Sa femme plissa le visage.

— Notre hôtel manque cruellement de décors du meilleur goût, un rafraîchissement s’imposera, y avez-vous songé mon ami ?

— Bien entendu que j’y ai songé, pour qui me prenez-vous ? C’est bien pour cela qu’il ne nous faudra pas moins de deux mois de préparatifs !

— Allez-vous donner un thème à cette réception ? voulut savoir Émilie. Ce pourrait être celui des batailles navales de la guerre de Hollande.

— Sortez-vous donc cette guerre de l’esprit, mademoiselle ! Je choisirai une date pour le mois de mai.

Catherine avait figé son regard sur la maquette, parfaite réplique, jusque dans les moindres manœuvres, de la frégate qu’elle armait pour le capitaine Brumont. Aussitôt lui vint une perspective. Incertaine, trop téméraire peut-être, mais elle la tenta :

— Et si nous invitions le capitaine de la Belette ?

— Ma foi, voici une suggestion bienvenue ! Monsieur Brumont pourra nous parler de notre frégate, ce sera là un excellent divertissement, que n’y ai-je pensé moi-même ?

Auparavant tout à son angoisse, Émilie se redressa. Soudain plus réjouie, elle lança un regard malicieux à sa mère, dont le visage rayonnait.
Louis-Félix réfléchissait.

— Vous qui connaissez le capitaine mieux que moi, fit-il à son épouse, savez-vous s’il envisage de prendre femme ?

Elle blêmit, sa fille oscilla entre amusement et consternation.

— Je crois qu’il ne se préoccupe guère de mariage, vous savez comme peuvent être certains gens de mer, répondit sobrement Catherine.

— Lorsque je le verrai, il me faudra penser à l’entretenir à ce sujet. Il ne peut rester sans épouse indéfiniment. C’est un homme fortuné, et il avance en âge.

Catherine retint un hoquet d’effarement. Elle aurait pu donner son âge au jour près, et rétorqua maladroitement :

— Certes, mais il n’y a rien d’inconvenant à ne pas être marié à trente-huit ans.

Louis-Félix haussa les épaules. Une servante apporta un plateau de tasses de chocolat, qu’elle posa sur la table basse.

— J’ai déjà entamé la rédaction des invitations, et sitôt la date arrêtée je vais m’empresser d’en faire parvenir une à l’attention de monsieur Brumont.

Catherine laissait le contentement l’envahir, les deux mois allaient lui paraître une éternité. Quels bijoux allait-elle porter ? Et si elle se faisait tailler une nouvelle robe ?

— Il nous faudra des musiciens. Peut-être pourriez-vous demander à votre maître à danser de vous conseiller pour l’organisation ?

Catherine mit quelques secondes à retrouver ses esprits et à répondre à son mari :

— Il n’est plus à Versailles en ce moment.

— Ah. Où est-il donc parti ?

— Sur un vaisseau du Roi.

— Un homme de mer, lui aussi ! Va-t-il y enseigner la danse aux matelots ?

— Non, l’escrime.

Le mot ramena brutalement Émilie à d’autres considérations, si bien que sans le vouloir elle envoya un regard noir à Louis-Félix, qui venait déjà de finir sa tasse de chocolat.

— Monsieur Brumont ne sera pas le seul capitaine corsaire convié. Une invitation sera destinée au chevalier du Piret. On m’a fait savoir qu’il venait de revenir à Granville. Grâce à lui et à monsieur Brumont, nous ne manquerons pas de récits d’aventures !

— Ce sera probablement une bien belle réception, fit rêveusement Catherine.

— À n’en point douter, mon amie !

Louis-Félix, la mine satisfaite, se tourna vers l’horloge qui les observait du haut du manteau de la cheminée.

— Mesdames, je dois malheureusement vous quitter, mon devoir m’appelle !

Il se leva et s’inclina devant les deux femmes.

— Mon enfant, je ne puis que me réjouir de vous savoir devenue raisonnable. Vous allez faire des heureux !

— Un seul suffira, par pitié, soupira-t-elle, de plus en plus sombre.

Ignorant la remarque, le commis baisa la main de sa femme avant de quitter le cabinet.
À nouveau seules, mère et fille gardèrent un instant le silence, contemplant sans les voir les tasses vides.
Balayant tout autre égard, une vague de tristesse déferla une nouvelle fois et Émilie récrimina dans un cri étouffé :

— Oh mère ! N’existe-t-il vraiment aucune échappatoire au mariage ? Je ne veux me plier à cette exigence !

Le ton était déchirant, Catherine ne sut quoi répondre, espérant simplement ne pas souffrir des conséquences du ressentiment de sa fille. Elle n’avait que trop œuvré pour ajourner une issue toute décidée dés sa naissance même. Un bon mariage, point.

— Ma chère enfant, je ne peux désormais plus rien pour t’éviter ce destin.

— Mais mère, je n’ai jamais désiré cette vie ! tempêta Émilie. Je m’ennuie à mourir dans ce château, entre deux leçons de clavecin et les réceptions courtoises. Je ne veux pas finir fripée comme tous les affreux courtisans aigris qui déambulent ici !

Le temps de l’insouciance lui semblait désormais révolu, malgré les doux souvenirs des années passées qui tentaient de s’immiscer dans le méandre de ses sombres pensées.

— Tu exagères, ta vie n’est pas si dure ! voulut la modérer Catherine. Te promener à ta guise, lire les livres que tu juges plaisants, sortir à la chasse. Tout cela t’est permis sans restriction. Il n’en va pas de même pour nombre de jeunes filles vivant ici !

Émilie croisa les bras sur sa poitrine, fronça les sourcils, railla :

— Que m’importe ce qu’on autorise ou non aux autres femmes !

— Tu ne mesures pas ta chance ! Louis-Félix n’a que peu de considération pour toi, certes. Mais s’il se préoccupait pleinement de ton éducation, jamais tu n’aurais pu monter à cheval, encore moins pratiquer l’escrime avec un maître censé t’enseigner l’art de la danse !

— Cela m’est désormais interdit, ne t’en rappelles-tu donc point ? Et il m’a commandé de ne plus monter à califourchon ! protesta-t-elle.

Catherine tut le mot qui lui vint instantanément à l’esprit. Capricieuse. Voilà ce que sa fille était. Mais elle ne dit rien, probablement parce qu’Émilie avait l’audace qu’elle n’avait jamais eue et dont elle rêvait, celle d’exprimer à haute voix ce qu’elle pensait vraiment. Au fond, capricieuse était-il réellement le qualificatif approprié ? L’attitude de Catherine valait-elle mieux ? Garder les choses enfouies en soi, feindre constamment que la situation lui agréait, alors que tout son être lui hurlait le contraire. Qu’il était cruel de voir ainsi sa fille lui renvoyer ses états d’âme, tel un miroir !
Brusquement, le visage de celle-ci s’inonda de larmes.

— C’est avec joie que je serais présente à cette réception, et tu en connais la raison, mais jamais je ne choisirai d’époux !

Le cœur de Catherine se serra encore de colère devant une telle opiniâtreté, que n’aurait-elle donné pour être à la place de sa fille, à son âge !

— Émilie, ne réaliseras-tu donc jamais quelle chance t’est ainsi offerte ?

— Laquelle ?

— Celle de pouvoir choisir l’homme dont tu porteras le nom ! La plupart des femmes de notre condition n’ont pas cette bonne fortune.

Un voile de tristesse passa dans ses yeux.

— Mère, cette vie n’est pas pour moi.

— Tu n’as pas le choix.

Au plus profond d’elle-même, Catherine aurait voulu que sa fille ait l’existence qu’elle souhaitait. Mais que souhaitait-elle, et pouvait-on seulement lui envisager un avenir différent ? Catherine adressa une courte prière à Dieu, afin qu’il aide Émilie à se faire une raison. Il fallait l’établir, inutile de tergiverser sur la question.
Les larmes de la jeune fille coulaient encore lorsque son regard s’arrêta sur un chapelet qui gisait sur la commode, sous le support de la maquette. L’alternative pourrait bien se trouver là.

— Si je ne me marie pas, et que vous souhaitez vous défaire de moi, alors j’entrerai dans les ordres !

Catherine en fut estomaquée, et demeura sans voix un bon moment. Aux choses de la religion, sa fille n’avait toujours accordé qu’un intérêt lointain. Elle s’en sentait en partie responsable, puisqu’elle n’avait pas voulu qu’Émilie soit éduquée dans un couvent. Par conséquent, que celle-ci manifeste un quelconque désir de se consacrer entièrement à Dieu avait de quoi surprendre. C’était bien là la dernière voie à laquelle elle aurait pensé pour elle.

— Oui c’est… la seule autre possibilité qu’acceptera Louis-Félix, concéda-t-elle, incertaine. Mais penses-tu réellement que cette destinée te rende heureuse ?

— Elle me rendra très certainement plus heureuse que tu ne l’es.

La réponse de sa fille lui fit l’effet d’une claque, l’obligeant à détourner le visage pour dissimuler ce malaise qui lui alourdissait les épaules. Émilie avait raison, tellement raison ! Elle maîtrisait si peu sa propre existence, et oui, elle était malheureuse. Émilie, celle qui incarnait une de ses seules et véritables joies, darda sur elle un regard plus déterminé que jamais. Pesant chaque mot, elle lui dit :

— Mère, c’est moi qui déciderai de mon devenir !

Informations complémentaires

Poids 480 g
Dimensions 14.8 × 21 × 3 cm
Date de publication

10/02/2021

Nombre de pages

422

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