Extrait du livre

Prologue

Elle ne part jamais en vacances, près ou loin de chez elle. Les vacances, c’est pour les autres, jamais pour elle. Les cartes postales, elle en a reçu, beaucoup. Elle ne les a jamais écrites. Elle aurait aimé pourtant. C’est comme ça, se dit-elle, souvent. Marcher dans le sable chaud, marquer de ses pas le sol brûlant, laisser des empreintes dans la poussière dorée… Tout cela, elle ne connaît pas. Jouer avec les vagues, ressentir le craquellement de sa peau salée sous la chaleur de l’été, tout cela n’existe pas pour elle. Elle n’a jamais vu les seaux plein de crabes, les marchands de glace ambulants à l’entrée de la plage, les manèges de chevaux de bois qui tournent inlassablement, l’horizon bleu et lointain qui fond dans le ciel calme et voûté. Elle ne fait qu’imaginer. Sa mer à elle, c’est le début du Grand Bleu et sa mélodie qui envoûte les sens. Jamais lassée, toujours admirative.

Ses vacances à elle, c’est la piscine du village le plus proche. Elle sautille, met ses sandales, bascule son sac à dos sur ses frêles épaules et part à l’aventure comme si elle entreprenait un voyage au long cours. Les minutes passent comme des heures, le plaisir de s’y rendre avec la fratrie est intact, chaque été quand la lumière dorée vous convoque dehors. La joie de quitter momentanément les quatre murs de son chez-soi, bâtisse étriquée et modeste, la submerge. Souvent, elle se met à rêver d’avions et de bateaux qui partent pour des périples infinis. Comme à chaque fois, ils arrivent très en avance avec le centre aéré du coin pour éviter de faire la queue et passent la journée dans l’eau chlorée. Elle s’imagine alors dans les plus belles mers du monde, les océans les plus sauvages. La moindre bouée se transforme en navire royal, la pataugeoire en oasis d’un autre monde, un monde de déserts et de couchers de soleil violets. Elle vole sur ces eaux immenses, évite le tumulte des vagues, guide l’équipage avec force et courage. Puis à la fin, lorsque la lumière se fait douce, elle remercie les moniteurs de colo, dévoués et enthousiastes, compagnons fidèles d’un long voyage imaginaire.

Elle n’est jamais partie en vacances. Pourtant, dans un coin de sa tête – elle en est intimement persuadée –, elle a voyagé plus que quiconque sur terre. Le mercredi, elle attend patiemment le début de l’après-midi pour partir à la découverte de nouveaux territoires, de nouvelles contrées qu’elle verra peut-être un jour, quand elle pourra voyager seule à l’autre bout du monde. Le bâtiment est pourtant gris, peu enclin au rêve et à l’imagination. Mais à chaque fois, la magie opère, le sort agit instantanément. Elle pousse la porte à la poignée qui se désagrège et aperçoit ses anges gardiennes. Ici, on la regarde, on lui sourit, on l’encourage. Elle a le sentiment d’être quelqu’un. Personne ne la prend de haut. On l’oriente, on la conseille. Les livres sont partout, sur des étagères qu’il faudrait allonger, sur des tables d’un autre âge, à terre, comme des chevaliers battus ou gravement blessés, sur des sièges usagés, parfois éventrés. Ce décor suranné de pages et d’ouvrages suffit à son bonheur. Elle se pose, se tait et lit de tout. Elle se prend pour Ethel, dans Ritournelle de la faim, gambade avec Monsieur Soliman dans les travées de l’exposition coloniale de 1931, le tire par la veste pour échapper aux chutes de pluie. Elle voit Romain Gary allongé sur la plage bleue du Big Sur, en Californie, terre de rêves lointaine, au début de La Promesse de l’Aube. Comme lui, elle regarde souvent le ciel et pense à sa mère. Elle dévore les contes que l’on destine trop souvent aux enfants. À force de lire, elle en oublie la faim. Mais les anges gardiennes rôdent, lui apportent un verre d’eau citronnée et une brioche au chocolat. Pas besoin de parler. Son sourire dit tout. Ici, elle est heureuse. Elle part en vacances, elle voyage, elle rêve à toutes sortes de choses. Parfois, on lui raconte des histoires. Des musiciens accompagnent la conteuse ou le conteur. La dernière fois, on diffusait des films de Charlie Chaplin dans la petite salle où l’on active parfois le vidéo projecteur. Ces murs, griffés par le temps qui passe, offrent un espace de possibles hors normes, un espace de conquêtes qui semble infini. Elle le sent bien. Ici, elle vit pleinement, dans sa bulle, protégée du monde gris et nuageux.

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