2534. Les siècles précédents ont connu guerres généralisées et destructions phénoménales, engendrant une fin du monde plutôt terrifiante et catastrophique pour les habitants de la planète Terre. Aujourd’hui, il n’y a plus d’hommes pour se battre. Des femmes, oui, des hommes, non. Ils sont tous morts durant le XXIIe siècle.

L’Ère Cruelle. C’est comme ça que nous l’appelons toutes. L’ère qui a fait de nous une moitié d’espèce et qui a changé la face du monde.

Les femmes cohabitent désormais avec les androïdes dans notre gigantesque cité, Brydie, aux tours si élevées que leurs flèches s’égarent fréquemment dans les nuées de passage.

Nos viriloïdes, à la pointe de la technologie, sont remarquables. Tellement réalistes qu’il est parfois difficile de se souvenir qu’ils ne sont que cela, finalement, des machines.

Mais, pas de crédit, pas d’androïde.

Si, en plus, vous êtes la risée de toute une génération de femmes, en vous distinguant de la masse par vos différences physiques, la vie à Brydie peut s’avérer pénible.

Moi, c’est Tahia Rogmaifer, Twaïla La Garce pour les intimes. Masseuse, le jour. Pilote de courses illégales, la nuit.

Ma vie a pris un drôle de tournant le jour où un viriloïde piraté, aux sublimes iris, a décidé de squatter mon appartement. À partir de là, ma vie n’a plus été qu’une succession d’emmerdes…

Extrait du livre

Nouvelle ère

Nous sommes en 2534.

Les siècles précédents ont connu guerres généralisées et destructions phénoménales, anéantissant notre écosystème, engendrant une fin du monde plutôt terrifiante et catastrophique pour les habitants (toutes espèces confondues) de la planète Terre. Aujourd’hui, il n’y a plus d’hommes pour faire la guerre. Des femmes, oui, des hommes, non. Ils sont tous morts durant le XXIIe siècle.

L’Ère Cruelle.

C’est comme ça que nous l’appelons toutes. L’ère qui nous a pris tous nos hommes. L’ère qui a fait de nous une moitié d’espèce. Celui qui a changé la face du monde.

En effet, l’avidité de l’espèce humaine n’a eu de cesse de s’accroître jusqu’à ce qu’il soit trop tard, jusqu’à ce que nous, les femmes, nous retrouvions sans nos compagnons, nos pères, nos amants, nos enfants.

Plus d’hommes sur Terre.

Et, pour d’obscures raisons, nos matrices sont devenues inhospitalières à la conception d’enfants mâles. Les femmes cohabitent désormais avec les viriloïdes.

Et nous avons retenu la leçon. Oh oui ! Contrairement à nos mâles – qui ont, des siècles durant, reproduit les mêmes erreurs malgré les annales historiques retraçant dans le détail les horreurs commises à éviter à tout prix – nous n’avons pas perpétué ce cycle infernal et destructeur. Non !

Nous l’avons rompu !

Nouvelle ère, nouvelles mœurs.

Notre gouvernance, l’Ordre des Sœurs Kryzielle, s’est démenée pour laisser derrière nous cette soif de pouvoir, de gain et d’asservissement. Aujourd’hui, chaque ville – les rares qui existent encore au XXVIe siècle – est autogérée et autonome, même si, pour ce que j’en sais, une cellule de l’Ordre existe dans chacune d’elles pour que l’ordre et la paix règnent en maîtres.

Moui…

Il n’en reste pas moins que l’inégalité triomphe toujours en ce bas monde et qu’il ne fait pas bon se distinguer de la masse – que ce soit par ses idéaux ou par son physique.

Nous survivons. Mais gare aux singularités !

Bienvenue à Brydie !

— Regarde-la, celle-là, on dirait un zombie.

— Un squelette oui, même les zombies ont meilleure mine.

J’accélérai le pas pour ne plus entendre ces sarcasmes. Ces mots qui, jour après jour me suivaient, me harcelaient, me blessaient. Oui j’étais différente et alors ? Pourquoi cela avait-il tant d’importance aux yeux des autres femmes ? Et putain, pourquoi cela me touchait-il encore aujourd’hui ? Avec mes vingt-six ans bien tassés, je devrais être au-dessus de ces remarques acerbes, ces cris d’effrois sur mon passage, ces piques mesquines. Mais tout ce mépris dégoulinant de fiel touchait encore sa cible, même aujourd’hui. L’ouverture d’esprit n’a jamais été une qualité propre à l’espèce humaine. Même après que tous les hommes de notre planète se soient entre-tués jusqu’au dernier, nous avons continué sur ce rail réconfortant qu’était la conformité. Point de différence possible ni même envisageable. Et, avec les siècles, les femmes avaient adopté d’étranges mœurs, comme celui d’être la plus grosse possible. Aujourd’hui, plus la largeur de votre taille était imposante, plus vous étiez belle et respectée.

Trop maigre pour les critères de beauté actuels qui prônaient les bourrelets en cascade et les rondeurs rebondissantes comme étant le must du must en matière de raffinement, je passais mon temps à subir remarques condescendantes, regards dégoûtés ou hoquets horrifiés. Si vous pesiez moins d’un quintal, vous étiez jugée laide et négligée. Moi et mes soixante kilos, j’avais, à leurs yeux, l’air malade, handicapée, voir pire : d’une excentricité inacceptable !

J’avais failli mourir à la naissance à cause d’une violente intolérance au lait de ma mère.

Au XXVIe siècle nous n’utilisions évidemment plus le moindre produit provenant d’animaux – un concept passé qui, d’ailleurs, aujourd’hui, nous révulsait d’effroi. À la place des laits dérivés volés aux autres espèces de la planète, la technologie avait synthétisé un lait artificiel qui, dans des cas comme le mien, palliait parfaitement les besoins des nourrissons en détresse. Sauf que…

Après analyses, il s’était avéré que j’étais mortellement allergique à toute huile raffinée et hydrogénée. Un cas rare ! Exceptionnel ! Et, malheureusement pour moi, les laits nourriciers – qu’ils proviennent du sein ou d’une éprouvette – contenaient immanquablement des traces de cette fameuse substance, toxique pour mon organisme.

J’avais fait mon premier arrêt cardiaque à l’âge de trois jours. Avec la technologie avancée, j’avais été ranimée, mais toujours trop près de la mort pour espérer.

Comme toutes les femmes de la cité Brydie avaient opté pour le régime alimentaire nécessaire à l’obtention de ces jolies rondeurs tant prisées par la société actuelle – composé de plats tout-prêts généreusement enrobés d’huile aux acides gras transmutés –, il s’avérait impossible de me trouver une mère nourricière de substitution.

Je mourais de faim.

Quelle déception pour ma mère !

Elle s’imaginait déjà, à ma naissance, pouvoir faire de moi l’une de ces filles modèles, aux renflements graisseux irréprochables et tremblotants à souhait. De fait, lorsque les doctoresses lui avaient proposé de me nourrir au lait maternel végétal, elle avait tergiversé, longtemps, préférant me laisser mourir de faim plutôt que d’avoir une enfant à part. Elle avait tellement attendu, qu’une des soignantes avait fini par me nourrir avec cette fameuse boisson végétale sans son aval – me sauvant la vie, bousillant sa carrière.

Mais ma mère avait déjà pris sa décision. Si je survivais, il était hors de question qu’elle garde auprès d’elle une chose aussi spéciale qui serait immanquablement sujette à railleries. Point d’exception acceptable, de différence tolérable, de singularité appréciée. Non, non, non. Trop humiliant. Avouons aussi qu’il lui aurait fallu me nourrir avec des aliments non transformés, ce qui l’aurait obligée à cuisiner. Inadmissible !

Alors, dès que j’avais été hors de danger, elle m’avait déposée dans un foyer pour enfants indésirables. Ah, l’amour d’une mère !

Un petit cri strident, sur ma gauche, me ramena à l’instant présent. Une femme aussi ronde qu’une bille joliment polie – les yeux exagérément ouverts de surprise – me dévisageait l’air horrifiée. Embarrassée par sa réaction, elle porta aussitôt une main manucurée d’un vert aussi clair et doré que celui de ses cheveux décolorés, contre sa bouche ourlée et me lança un regard d’excuse où pitié et dégoût se battaient pour savoir lequel des deux sentiments était le plus légitime. Je la fusillai du regard, mes yeux noisette pailletés d’éclats verts luisants de colère.

Cédant à une impulsion, je me mis à détaler, mâchoire crispée, ongles enfoncés dans mes paumes. Bousculant la foule sans m’excuser, je traversai au pas de course l’une des passerelles de verre reliant entre elles – sur quatre Niveaux (quatre Niveaux, quatre classes sociales) – les interminables buildings de la cité Brydie. J’empruntai, toujours aussi vite, une galerie suspendue bordant un gratte-ciel à la flèche perdue dans les nuages : j’avais besoin de me défouler, et courir était pour l’heure ma seule alternative.

Dans ma hâte de m’éloigner, de fuir en vain l’inexorable, je heurtai de plein fouet une petite femme aux plis charnus et élastiques. Nous tombâmes toutes deux au sol dans un bruit mat. Je me relevai avec célérité – une capacité qui avait tendance à étonner presque autant que ma taille svelte (la rotondité corporelle ne s’accordant pas vraiment avec allant et souplesse) – et sans un regard en arrière, laissait cette pauvre femme engoncée dans ses rondeurs, coincée au sol tant qu’un viriloïde ne l’aiderait pas à se relever. Derrière moi, ses cris de colère, frustrée d’avoir été ainsi rudoyée, me poursuivaient avec véhémence. Putain de Kryzielle !

J’empruntai un autre passage vitré, d’une propreté douteuse, et entrai dans l’une des Tours-escalier desservant les quatre Niveaux de la cité Brydie. J’étais pratiquement la seule à utiliser ces Tours, de nos jours, car en dehors des androïdes domestiques et des quelques boutiquières encore installées dans les halles de chaque Niveau, elles étaient peu appréciées. Les femmes, trop lourdes pour la plupart, préféraient recourir aux Tours-ascenseur, rapides, reposantes. Et payantes. Pour ma part, j’avais rarement assez de crédits pour les emprunter.

J’avais hâte de retrouver mon appart’ miteux, au Niveau Deux, mon niveau, celui des ouvrières. Pas le plus riche, mais comparé au Niveau Un, le sol, pas si dégueulasse.

J’avais vécu quelques années au sol de la cité, pollué et sombre à souhait : le soleil filtrant à grand peine à travers cet éternel brouillard nauséabond plus toxique qu’une fumerie d’opium. Ça n’avait pas été par choix – personne ne choisissait de vivre au Niveau Un, à part peut-être les Outlaws. Mais, avec mon physique de coton-tige, rares étaient les patronnes à vouloir m’embaucher, me trouvant un air malade et peu fiable. Il est vrai qu’une jeune fille de 1 mètre 78, ne pesant pas plus de 60 kilos, ne pouvait inspirer confiance… Dans tous les cas, pas de crédits, pas de possibilité de vivre ailleurs que dans ce cloaque immonde, oublié de toutes. Même les hautes instances de Brydie préféraient fermer les yeux – enfin la plupart du temps – sur les activités illicites qui s’y déroulaient, plutôt que de se salir les mains en descendant dans les tréfonds puants des bas-fonds, laissant ainsi les fondations de la cité à l’abandon.

Toujours rageuse envers les mesquineries imbéciles de mes paires, je dévalai les marches de la Tour-escalier à une vitesse qui aurait laissé pantoises nombre de mes congénères.

Je fis une halte, à court de souffle.

Mes yeux brillaient et mes doigts, d’avoir été trop crispés, m’élançaient. C’était idiot de se mettre dans des états pareils pour si peu. Et ce n’était pas comme si c’était la première fois. J’avais l’habitude de ces réactions écœurées et cruelles à mon encontre. Mais il y avait des jours, comme aujourd’hui, où être considérée d’une laideur insoutenable m’était insupportable.

Vérifiant d’un regard – en haut, puis en bas, de l’escalier en colimaçon – que j’étais seule, je me laissai aller à mon exutoire préféré, à savoir ; crier sans retenue. Cela pouvait sembler puéril et complètement idiot, mais ça m’aidait à évacuer rancune, colère, et tristesse. Un défouloir plutôt efficace, en fait.

Je serrai les poings, relevai la tête et hurlai.

Le son de ma voix résonna un instant le long de la paroi de la Tour. Comme si de rien n’était, je redressai les épaules, tirai sur ma tunique pour la réajuster – au cas où – et repris la descente, plus lentement, plus sereine aussi. Il me restait encore une huitaine d’étages. J’étais lasse et les muscles de mes jambes me brûlaient. Je regrettais de ne pas avoir pris un aérotaxi pour me ramener au pied de ma porte, ou au moins emprunter une Tour-ascenseur. Comme si j’avais les moyens.

Avec mon maigre salaire, j’avais tout juste de quoi payer le loyer de mon appartement et m’acheter à manger – les fruits et légumes frais provenant de la Terre, coûtant beaucoup plus cher que les plats tout-prêts et huileux. Sans parler de me vêtir. Comme j’étais plus svelte que la moyenne, aucune enseigne de prêt-à-porter n’avait de vêtements à ma taille. Même les vêtements « fillette » étaient trop larges ou trop courts. Je devais donc créditer un tailleur pour ne pas avoir l’air d’un trognon de pomme engoncé dans un immense sac poubelle.

— Maman, c’est quoi ça ? me désigna du doigt une fillette aux boucles rose marshmallow. Un spectre ?

Je venais d’arriver au Niveau Deux et cette imbécile de gamine me dévisageait comme si j’étais un épouvantail. Nom d’une Kryzielle ! Je passai devant la mère et la fille sans un regard et me dirigeai vers le passage suspendu qui me ramènerait chez moi. Vite !

Pressée, je bousculai par inadvertance un viriloïde domestique qui portait une caisse remplie de beignets, de churros et de diverses autres confiseries huileuses du même genre. Des acarajés, remarquai-je avec envie, et du beurre d’arachide. Je ressentis cette faim qui n’avait rien à voir avec l’appétit. La convoitise. L’envie d’avoir ce qui m’était inaccessible – sauf si le suicide me tentait, ce qui n’était pas le cas – comme ces confiseries qui me narguaient dans leur emballage brillant et pailleté.

— Pardonnez-moi, souffla l’androïde en tournant la tête vers moi.

Je croisai son regard et fus stupéfaite par la beauté de ses iris gris-vert qui, sur sa peau cuivrée, ressortaient à merveille. On avait beau dire, la technologie faisait des prodiges avec nos machines.

— Dépêche-toi, androïde ! Je n’ai pas que ça à faire, s’exclama la femme replète qui l’accompagnait. Et ne t’excuse pas, c’est elle qui t’a bousculé.

Elle me lança un regard noir de mépris, et d’avertissement, me sembla-t-il, et posa une main possessive sur les reins de son viriloïde, me défiant de venir réclamer ses services. Je baissai les yeux et repris mon chemin.

Si toutes les machines domestiques sur le marché avaient l’apparence des hommes d’antan, pourvues de physionomies agréables – quoique toutes différentes pour pourvoir aux goûts de chacune – elles étaient cependant divisées en deux catégories ; les viriloïdes personnels qui n’obéissaient qu’à leur maîtresse, et ceux dont on pouvait louer les services pour une heure, un jour, une semaine, et qui – s’ils croisaient une femme en détresse – étaient programmés pour rendre des services gratuits, comme monter vos sacs de courses à votre appartement, aider une vielle femme à traverser une passerelle, ou intervenir en cas de querelles trop violentes et apaiser les cœurs. Tout un tas de petites choses qui rendaient la vie plus facile.

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