Des secrets, une mission, un espoir…

Velline Ròll – l’énigmatique capitaine de l’astronef La Flûte – s’est vue confier une mission délicate ; récupérer un mystérieux colis.

Quelque part dans la galaxie Plocta, les membres de l’équipage – une bande de contrebandiers au caractère bien trempé – se préparent à embarquer pour leur prochaine livraison de verilne, un alcool rare et totalement prohibé.

Mais lorsque le second du capitaine, Cleykt Hå, leur annonce leur destination – l’étoile d’Okla, un véritable coupe-gorge – l’ambiance à bord se gâte et les questions fusent.

Pourquoi prendre autant de risques ?
Et surtout, pour qui ?

Extrait du livre

I

La Flûte

La capitaine Velline Ròll, agenouillée, une main griffue posée au sol, se contorsionna pour extraire le long câble qu’elle venait de couper et qui était noir d’avoir supporté une décharge trop élevée. Elle tourna légèrement la tête pour regarder son second, qui se trouvait derrière elle – dans la salle des machines –, attendant ses instructions au fur et à mesure qu’elle réparait l’astronef.

Cleykt Hå, une trentaine d’années astúrites au compteur, était grand, mince mais solide. Råyktu de race, ses cheveux couleur rouille dénotaient quelque peu sur sa peau sombre aux reflets verts. Solennel de nature, il était toujours très attentionné avec elle.

Elle l’avait engagé trois années astúrites plus tôt. En quelques mois il avait gagné son titre de second – en partie parce qu’elle avait éjecté son prédécesseur, Mayla, après avoir découvert qu’elle distribuait les parts de chacun toujours à son avantage –, mais surtout parce que Cley s’était avéré d’une efficacité formidable.

Velline s’extirpa lentement de cet imbroglio de câbles, mais malgré ses précautions, ses longs cheveux lisses – aussi sombres que l’infini céleste et négligemment accrochés en catogan à l’arrière de son crâne – s’accrochèrent à l’un des crochets métalliques retenant les fils. Elle se figea, grogna, mais réussit à récupérer sans dommage sa mèche coincée.

Elle posa le fil roussi à côté de son genou, et tendit une main vers son second.

— Cleykt, passe-moi la pince S3b, s’il te plaît, lui demanda-t-elle d’une voix distraite. Non ça c’est la S4c, tu sais bien, elle est courbée et plate alors que l’autre est droite et pointue.

Vel ne put s’empêcher de lui jeter un regard curieux devant son inattention coutumière, le seul mauvais côté qu’elle pouvait lui reprocher, mais qu’elle ne pouvait condamner ayant elle-même trop souvent l’esprit vagabond.

Cleykt, de ses quatre doigts de Råyktu, attrapa la pince que Velline Ròll lui réclamait et lui tendit.

— Merci, dit-elle machinalement en attrapant l’outil.

Elle était belle. Non, pas belle, remarquable. Cley n’avait jamais vu une Bròndale si magnifiquement expressive et déterminée. D’ordinaire cette race donnait des femmes de petite taille, robustes, aux rondeurs romantiques. Mais Velline était grande, longiligne et le dépassait même de quelques boulons, pas de quoi rendre fou le premier homme venu, surtout au goût des Bròndales eux-mêmes, mais Cleykt, lui, était resté planté devant elle comme une statue sans cervelle, la première fois qu’il l’avait vue.

La peau de sa capitaine, couleur or, reflétait comme un miroir les rayons dorés d’Extal, l’astre diurne de la galaxie Plocta, tandis que ses yeux perçants, d’une pâleur verdâtre étincelante, semblaient composés de gemmes de Blúme, le satellite naturel en orbite autour d’Astúrites. Quant à ses cheveux, ils étaient d’un noir si profond qu’ils paraissaient dissimuler une galaxie tout entière.

Astúrites, la planète siège de la galaxie Plocta, était leur planète, du moins celle que tous ceux qui travaillaient à bord de La Flûte avaient adoptée comme foyer. Ils y faisaient relâche au moins une fois par mois – où leur capitaine s’éclipsait mystérieusement, pour ne revenir auprès d’eux que pour la mission suivante. Personne dans l’équipage ne savait où elle allait, ni qui elle rejoignait. Les sœurs Brindille, Joyline et Carline, deux Bròndales de petite taille – même pour le critère moyen – avaient à plusieurs reprises essayé de la filer, sans succès. Velline Ròll savait disparaître comme personne et jamais elles n’avaient réussi à suivre la piste jusqu’au bout.

— Passe-moi le serre-boulon.

— Hmm ? répondit Cleykt, tout à ses rêveries.

— Le serre-boulon, Cley.

— Oh, oui. Voilà capitaine.

Velline attrapa l’outil de ses doigts effilés pourvus de longues griffes acérées aussi noires que sa chevelure.

— Tu es encore dans la blúme, Cley.

— Désolé capitaine.

Velline hocha les épaules, lui faisant comprendre que cela n’avait pas grande importance.

— Voilà, j’ai changé l’une des batteries intermédiaires reliées au moteur secondaire et destinées à l’interface des commandes de la console principale. Il y avait aussi un câble grillé, mais c’est réglé. Nous devrions pouvoir décoller, affirma-t-elle tout en se redressant.

Velline s’étira souplement. Cela faisait des heures qu’elle se tordait dans tous les sens pour trouver la panne dans ce foutu méli-mélo de câbles, circuits et pièces mécaniques.

Son second s’approcha d’elle, hésita en la regardant, avança ses quatre doigts verts de son visage, mais interrompit son geste avant de toucher sa joue. Elle arqua un sourcil interrogateur. Il se racla la gorge, détourna le regard et précisa ;

— Vous avez du cambouis sur la joue, capitaine.

Velline tira sur sa manche, emprisonnant le bout de tissu entre ses doigts et sa paume et le frotta contre sa joue. Cleykt grimaça en voyant qu’elle ne faisait qu’étaler la graisse. Elle sourit sur un étrange rictus et s’éloigna pour rejoindre sa cabine, et sa douche.

— Dis à Troy et Merly que nous pouvons quitter Astúrites.

— Destination ?

— L’étoile d’Okla.

Alors qu’il empruntait déjà la coursive menant au poste de pilotage, son second hésita, soudain crispé, sourcils froncés. Il tourna légèrement la tête vers elle sans pour autant lui faire face.

— Pour ? s’enquit-il d’un timbre nerveux.

— Je t’en ai déjà parlé.

Sans attendre de vérifier si son second comprenait, Velline quitta la salle des machines.

Ils avaient un colis spécial à embarquer depuis Okla et elle ne voulait pas que tout l’équipage – composé de cinq membres – soit informé avant l’heure, de peur de se retrouver avec une mutinerie sur les bras. Seul son second avait été avisé de la situation. Cleykt Hå n’était évidemment pas d’accord avec cette mission, elle l’avait vu sur son visage lorsqu’elle l’en avait informé, mais comme à son habitude il n’avait osé la contredire, ce qui avait une fâcheuse tendance à l’agacer prodigieusement. Elle détestait l’obéissance aveugle. Un minimum de discipline était inévitable et nécessaire lorsque l’on dirigeait un vaisseau et son équipage, mais Vel préférait les affronts réfléchis aux esquives fuyantes. Pourtant, elle appréciait énormément son second. Il était, certes, effacé avec elle, mais compétent pour tout le reste. Elle tentait donc de faire avec et de contrôler ses propres excès d’effronteries puérils.

Velline prit une douche rapide qui soulagea la tension dans ses muscles endoloris. Elle entendit les moteurs vrombir et se détendit. Le sol vibra lors du décollage alors qu’elle ouvrait un tiroir pour sortir des vêtements propres. Puis l’étrange musique, typique de son vaisseau, commença et elle ferma un instant les yeux pour jouir en toute quiétude de cette douce mélodie.

Sa nef, La Flûte – petite mais rapide – était longiligne et fuselée de telle manière que lorsqu’elle était en basse altitude, dans un environnement atmosphérique, l’air entrait dans les différentes inclinaisons concaves et produisait d’harmonieuses notes, que l’on aurait volontiers prêté à l’instrument à vent du même nom.

Elle quitta ses appartements les bras levés, ses longs doigts griffus affairés à fixer en catogan – à l’aide d’un ruban de lin écru – sa longue chevelure encore humide. Elle longea les couloirs avec une grâce féline sans émettre le moindre son sur le sol métallique – ses hautes bottes, moulantes en tissu noir pourvues de semelles souples, n’émettant aucun bruit.

Arrivée dans la soute, Vel vérifia une dernière fois que tous les fûts de verilne étaient bien fixés. Elle et son équipage travaillaient depuis une décennie, environ, dans la contrebande de verilne, alcool si fort que certaines races étaient susceptibles d’en mourir en en buvant ne serait-ce qu’un verre. C’était un breuvage qui, à l’unanimité, avait été décrété illicite dans toute la galaxie Plocta. De ce fait – et pour ceux qui savaient où chercher et comment négocier – cette denrée rare était devenue une ressource extrêmement convoitée et lucrative, même avec un petit vaisseau comme le sien. De plus, l’avantage d’avoir une nef galactique de petite envergure était que l’on passait inaperçu, la plupart du temps. Et lorsque ce n’était pas le cas, il était aisé de filer entre les Pisteurs, plus massifs et moins rapides, de la garde Ploctante ou des engins contrebandiers concurrents, mieux équipés, mais souvent plus lourds.

Tout en inspectant la cale d’un œil avisé, elle repensa à ses débuts dans le marchandage. Velline n’avait pas toujours été trafiquante. Elle avait commencé dans le ravitaillement de denrées classiques et louables, entre les planètes de la galaxie. Mais cela rapportait peu. Et entre la paperasse administrative à remplir sur chaque planète, pour chaque cargaison, et les taxes éhontément scandaleuses, elle avait fini par envoyer valser sa notoriété d’honnête marchande pour se lancer dans la contrebande de verilne. Parfaitement illégale, totalement condamnable, mais tellement plus rentable.

Rassurée par son chargement parfaitement sanglé, Velline quitta la soute un petit sourire aux lèvres en pensant aux gemmes d’aktan, la monnaie ploctante, qui empliraient sous peu ses poches et celles de son équipage en échange de cette cargaison – un cru de choix – qui compenserait, elle l’espérait, le fait qu’ils aient à se rendre sur l’étoile d’Okla.

Auteur

Vous devez être connecté pour pouvoir me contacter. Créer votre compte