Extrait du livre

1 Décorée sobrement de guirlandes en papier de couleur et de lampions, cachant la peinture qui se décollait du plafond, la grande salle de réunions du commissariat du 8eme arrondissement lyonnais accueillait une trentaine d’hommes et de femmes en civil ou en tenue policière. Ils fêtaient le départ à la retraite de deux anciens capitaines de police : Jean Alban et Marc Sofrano. Pour cela, on avait dressé une longue table, agrémentée de simples nappes blanches sur lesquelles on avait disposé un buffet de cochonnailles locales. La petite assemblée policière discutait joyeusement. Soucieux pour son chef, du fait de son départ, Jean Alban, verre en mains, s’approcha du commissaire, Max Gibelin.

— Alors, chef on vous a désigné les nouveaux qui vont nous remplacer ?

Le rondouillard commissaire Max Gibelin se composa un visage grave et, en soufflant, répondit à son subalterne :

— Pas encore ! Ils ne sont pas pressés, et puis avec les vacances, cela va être pire. Vous deux qui partez en retraite, deux autres en congés, si un gros truc me tombe dessus, je serai mal !

Jean Alban dodelina de la tête et but une gorgée de son apéritif. Il compatissait aux malheurs administratifs de son supérieur. Gibelin était du genre paternaliste avec ses hommes. Il était apprécié pour ça, malgré les quelques aspects bourrus et ronchons de sa personnalité. C’était un de ces anciens de la criminelle appréciant que les choses se fassent dans les règles établies et que ses collaborateurs agissent dans le respect de celles-ci ou, si les exigences du terrain les empêchaient, qu’il en soit averti. Les surprises, les complications, il n’appréciait guère. Lors de ce genre de situations, mal maîtrisées par sa personne, il se produisait un phénomène curieux en lui : sa moustache brune semblait doubler de volume, comme le ferait une éponge imbibée d’eau.

2 Caché par quelques nuages, le soleil était déjà haut, mais pas encore au zénith. La veille, il avait plu sur ce vaste espace de plateau montagneux escarpé où les herbages sauvages se disputaient la maîtrise de l’endroit. D’un côté, majestueusement, le plateau surplombait la vallée et, de l’autre côté, il constituait la paroi rude d’un large chemin caillouteux et boueux, menant jusqu’à son sommet. Proche du vide, dans un coin plus retiré de cet espace indompté, tout à côté de bosquets d’arbres sauvages, se trouvait une cabane en bois, d’aspect minable. Elle ruisselait d’humidité et semblait être abandonnée, rongée par les mousses verdâtres parasites, tapissant ses murs extérieurs. Mais, en regardant de plus près, on s’apercevait que la porte d’entrée était fermée par une lourde chaîne métallique scellée par un cadenas. Les deux éléments, étrangers à ce tableau d’isolation, étaient apparemment neufs. Quels mystères protégeaient-ils ? Que voulaient-ils nous cacher ?

À l’intérieur du refuge, dans une pénombre à peine rehaussée par des taches de lumière affaiblie, un visage de femme, au teint clair, à la chevelure blonde, aux traits tirés, reposait endormi sur le haut du dossier d’une chaise. Un large mouchoir, ayant servi de bâillon, avait glissé sur le bas de son menton et vibrait doucettement par l’effet de son souffle régulier.

Au-dehors, un vif claquement de portière de voiture résonna. Le visage apeuré de la femme se retourna vivement et un petit cri d’angoisse s’échappa de sa gorge, comme s’il reprenait conscience d’une horrible réalité. La chaise bancale, sur laquelle la jeune femme était ligotée par une épaisse corde, craqua. Au centre de la cabane, la prisonnière était attentive à tous les sons ambiants, mais la cabane resta silencieuse. A l’extérieur, comme un serpent froid, la chaîne glissa dans les orifices qui l’accueillaient et fut ôtée de la porte.

Celle-ci s’ouvrit lentement, en grinçant fortement. Aveuglant la jeune femme, la lumière du jour entra violemment dans la cabane, lui donnant un aspect légèrement plus rassurant. Une ombre recouvrit brutalement le visage harassé de l’otage. Fatigués, éprouvés par ce passage de l’ombre à la lumière vive, les yeux de la femme révélèrent toute l’angoisse subie.

3 Oubliant son problème d’effectif, Max Gibelin leva son verre en l’honneur des futurs retraités et lança :

— A la santé de Marc et de Jean !

Sourires aux lèvres, tous les policiers présents répondirent au toast de leur supérieur. Les deux policiers sur le départ les saluèrent, en levant leur verre à leur tour. Dans ce genre d’occasions, une voix de stentor résonnait presque toujours pour demander le discours rituel et, encore une fois, la règle fut respectée :

— Un discours, un discours !

Jean Alban et Marc Soprano, devant tant de sollicitude, semblèrent gênés et quelque peu intimidés.

4 Face à la jeune femme ligotée, un visage réjoui d’un homme très brun apparut. Inquiète, s’agitant nerveusement sur la chaise, elle plissa les yeux, crut reconnaître une silhouette familière et lança angoissée :

— Henri ?

L’homme, Henri Lanfort, pénétra dans la cabane. Il était vêtu d’une salopette bleu-marine recouvrant son corps, du haut de sa chemise blanche jusqu’au bas de son pantalon de costume gris clair. Il avait paré ses mains de gants en plastique et ramena celles-ci au niveau de son visage, pour bien les montrer à la femme, un sourire inquiétant sur ses lèvres. Sur sa chaise, la jeune femme blonde gigota et lui ordonna.

— Détache-moi, Henri ! La farce a assez duré !

Henri Lanfort avança doucement vers elle, mais ne lui répondit pas. Il constata, se trouvant maintenant plus près d’elle, qu’une petite mare se situait juste en dessous de la chaise ; elle avait fait sous elle. Les bras blancs et nus d’Evelyne Lanfort étaient rougis par l’effet des multiples contorsions, faites durant ses tentatives de libération. Ses mains, liées dans le dos, avaient les poignets ensanglantés par la tension de la corde. Henri Lanfort se plaça devant sa femme, Evelyne, lui sourit à nouveau sans prononcer un mot. Son attitude effraya son épouse :

— Je t’en prie, Henri chéri, cesse de faire l’idiot ! Je suis à bout, détache-moi !

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