Deux créatures, incompatibles – l’un vampire, l’autre humaine – se retrouvent à coexister suite à un instant d’égarement : le prédateur épargne sa proie.

Maéva embrasse alors un monde tout droit sorti des contes (pas vraiment roses) et James découvre qu’il n’est pas forcément déplaisant d’être autre chose qu’un individualiste méprisant.

Les circonstances mèneront nos héros à fuir en catastrophe une dangereuse firme. Ils seront obligés – pour sauver leurs vies – de faire des choix hasardeux aux répercussions macabres, mais qui leur permettront de découvrir qui ils sont vraiment.

Extrait du livre

1

Inhibition

Maéva ouvrit les yeux, une angoisse sourde au creux du ventre. Elle avait fait un cauchemar d’une réalité troublante, déstabilisante. Elle se redressa précipitamment sur le lit moelleux, qu’elle ne reconnut pas. Elle baissa la tête et découvrit qu’elle portait un déshabillé échancré ne laissant que peu de mystères sur les rondeurs de sa poitrine. Le trouble la submergea. Elle se leva et – pour ne rien arranger à son embarras – se retrouva face à un immense miroir couvrant toute la surface d’un des murs de la pièce inconnue, et qui lui renvoyait son image avec une précision indécente, ne faisant qu’accentuer son malaise et le rouge de ses joues.

Elle n’était pas chez elle.

Ses yeux, d’un vert presque translucide, lui apparurent en reflets et semblaient afficher une perplexité effarouchée. Ses cheveux dorés aux nuances cuivrées étaient détachés, tombant librement sur ses omoplates alors qu’elle les attachait toujours négligemment avant de sortir. La nuisette en lin écru, si fine qu’elle en était presque transparente, était souple, mais près du corps. Trop près du corps, pensa Maéva. Elle lui arrivait à mi-cuisse et était fendue des deux côtés jusqu’aux hanches, ne laissant là encore aucune place à la pudeur. Des effluves de rose et de lavande lui parvinrent et elle réalisa que le parfum exhalait de son corps, de ses cheveux. Elle n’avait jamais eu de savon ayant ces fragrances, bien qu’elle dût reconnaître les effluves agréables.

Son angoisse grandissante, Maéva réalisa qu’elle n’avait pas imaginé les dernières heures. Cependant tout était confus. Son cerveau semblait embrumé. Elle se massa les tempes tout en fronçant les sourcils. Des images distinctes lui revinrent soudain. Flash-back brutaux et désordonnés qui accélérèrent son cœur malgré l’insignifiance des souvenirs.

Elle se remémorait avoir quitté son appartement tôt le matin, comme d’habitude, et marché jusqu’à la station de métro Skinker. Elle se rappelait même être montée dans un wagon, puis s’être assise dos à la fenêtre. Un brouillard épais engourdissait les images suivantes. Maéva se concentra, ferma les yeux et posa une main sur son front. Il y avait eu peu de monde ce matin-là, dans le wagon. Elle se souvenait avoir fermé les yeux un instant dans l’espoir de se rendormir jusqu’à sa station, puis les avoir rouverts, instinctivement attirée par quelque chose. Mais quoi ? Elle n’arrivait pas à se remémorer clairement la scène. Un bruit ? Une odeur ? Qu’est-ce qui avait mis si soudainement ses sens en alerte ? Elle s’était redressée sur son siège, oubliant le repos et avait observé son environnement, les gens autour d’elle. Ils avaient tous l’air aussi fatigués et moroses qu’elle, et arboraient – pour la plupart – un regard éteint, morne, tous écrasés par le poids de leurs soucis, de leur travail… Tous, sauf ? Impossible de se souvenir. Elle tourna inconsciemment la tête de gauche à droite, agacée.

Maéva avait depuis longtemps abandonné cette utopique idée du bonheur et s’était résignée à vivre une vie insipide, sans attrait, sans amour. Pas d’échappatoire pour elle, ni de rayons de soleil.

Elle s’assit au bord du lit, tête baissée, regardant ses doigts entrelacés et tordus par cette nouvelle crise de mélancolie.

De toute façon, elle était trop fatiguée par la surcharge de travail pour même envisager embellir sa vie par un loisir quelconque, et ce même si elle avait eu les moyens pécuniaires – ce qui n’était évidemment pas le cas. De temps à autre, elle était invitée à une soirée. Parfois, elle acceptait de s’y rendre pour s’obliger à croiser d’autres têtes que celles du travail. Parfois même, elle restait, s’enivrait et finissait par dormir sur le canapé de son hôte. Et, en de plus rares occasions, elle rencontrait un homme, passait la nuit avec, et – sans jamais garder de mémorables souvenirs de ces épisodiques rencontres charnelles – retournait à son ennuyeuse vie rébarbative.

Elle se massa les tempes.

Nouveau flash-back.

Maéva releva le menton. Elle se souvenait maintenant. Un regard ! Elle ouvrit la bouche, suffocant devant ce souvenir brûlant. Ce regard ! Perçant, hypnotique. Fiévreux à en devenir indécent. Des iris d’un magnifique vert sombre, profond, avaient croisés les siens, les piégeant inéluctablement. Elle s’était retrouvée littéralement incapable de quitter ces troublantes prunelles.

Elle secoua la tête.

Plus rien. Après cela, le trou noir.

Elle se souvenait parfaitement de ces yeux, mais impossible de mettre un visage autour. Et qu’avait-elle fait ensuite ? Pourquoi avait-elle un négligé outrageusement provocant sur les épaules ? Jamais elle n’avait porté pareille tenue, jamais elle n’aurait même osé l’envisager. Pourtant elle était là, dans une chambre inconnue, vêtue d’un déshabillé qui ne laissait aucun mystère sur ce qu’elle avait dû partager avec un parfait étranger dont elle n’avait aucun souvenir, en dehors de son magnifique regard.

Un vertige.

La nausée l’assaillit. Qu’avait-elle fait ? Et avec qui ? Elle fouilla la chambre du regard à la recherche de ses vêtements, mais ne trouva strictement rien lui appartenant. Une boule d’angoisse obstrua sa gorge et elle déglutit avec difficulté. Et si elle n’avait pas suivi l’inconnu de son plein gré ? Maéva se frotta le front dans l’espoir de retrouver la mémoire. En vain.

Elle fit le tour de la chambre, ouvrit tiroirs et placards. Des affaires d’homme. Elle se dirigea avec célérité vers la porte la plus proche, mais avant qu’elle ne l’atteigne, la poignée tourna et apparut alors – juste devant son nez – un torse nu et divinement entretenu. D’un hoquet de stupeur, Maéva recula d’un pas, avant de se figer de terreur, et leva les yeux pour croiser le regard de l’homme qui lui faisait face. Elle identifia aussitôt ces obsédantes prunelles – ce vert intense, ténébreux –, celles qui avaient attiré son attention dans le métro.

L’homme ancra son regard au sien et soudain Maéva se sentit mieux, beaucoup mieux. Sa panique reflua. Son instinct de survie – qui quelques secondes plus tôt lui hurlait « DANGER ! » – s’effaça, se tut, disparut, abusé par la confiance aveugle que lui inspiraient ces étranges yeux.

Une force mystérieuse ! Maéva pouvait le sentir, mais rien n’y faisait. Son corps se détendait, son cœur se calmait, son esprit s’aguichait malgré elle devant le spectacle de cet homme à moitié nu, là, devant elle. Mais que m’arrive-t-il ? Elle tenta de se lancer mentalement un avertissement. Rien n’y fit. Réveille-toi ! Elle était en déshabillé, dans la même pièce qu’un étranger, tout aussi peu vêtu, et elle, elle s’apaisait ?

Maéva secoua la tête pour se ressaisir et se força à quitter les prunelles hypnotiques de l’intrus dans l’espoir de retrouver la raison.

Tournant discrètement le menton à la recherche d’une échappatoire – tout en reculant lentement – elle constata que l’homme, lui, se rapprochait d’elle tout aussi doucement qu’elle s’éloignait. Comme un prédateur, s’avançant précautionneusement de son futur repas. Son cœur s’accéléra et ses muscles se contractèrent sous une infime étincelle d’angoisse naissante. Il était temps ! Elle observa cet inconnu magnifiquement sculpté. Pas à l’excès comme les bodybuilders ou les sportifs professionnels, non, juste taillé dans de divines proportions. Les épaules droites et fières, la peau hâlée, des hanches sveltes, un visage aux pommettes saillantes, à la mâchoire carrée, dure, et aux cheveux d’un doré ombré, ni réellement blond, ni réellement châtain.

Tout en détaillant cet homme à la prestance intimidante, à la présence troublante, une sueur froide lui parcourut l’échine, laissant sa peau couverte de chair de poule. Maéva appréhenda alors la peur panique ressentie par toute proie face à un prédateur féroce. Elle déglutit et eut l’imprudence de le regarder de nouveau dans les yeux. Aussitôt, elle se calma. Zut ! Elle saisit, trop tard, que son comportement anormalement apaisé venait des yeux de cet homme – qui maintenant ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres de son corps. Maéva eut un frisson. D’angoisse ? Elle savait qu’elle aurait dû fuir, du moins dans la logique. Sa prédisposition naturelle à la survie aurait dû, en cet instant, se rebeller, prendre le contrôle de son corps, l’obliger à courir. Mais il n’en fut rien. Elle était incapable de paniquer, incapable d’être effrayée, incapable de réagir autrement que par une accélération du rythme cardiaque qui n’avait rien de raisonnable.

Il se passait quelque chose d’effroyable, de chimérique.

Sa raison s’était endormie, amadouée, si facilement. Son corps, lui, se sentait soudain libre. Libéré de toute retenue, de toute vertu, de toute pudeur honorable. Maéva restait sans bouger, les yeux rivés dans ceux de cet homme, qu’elle était devenue incapable de craindre ou de fuir, seulement de désirer.

James n’avait pas dit un mot, il savait qu’il n’en avait pas besoin, que ses iris hypnotiques maîtriseraient sa proie. Celle-ci avait semblé comprendre le pouvoir de son regard, et il avait craint devoir la maîtriser comme une proie ordinaire – ce qui aurait été dommage –, mais elle s’était heureusement de nouveau laissée piéger. Ses iris, uniques – d’un vert si clair qu’il semblait transparent – s’étaient abandonnés aux siens avec une facilité étourdissante.

Lorsqu’il avait croisé ses prunelles dans le métro, James avait été stupéfait de constater qu’il l’avait hypnotisée. Ce regard limpide, de béryl, s’était ancré dans le sien presque comme une supplique. Cela ne lui était pas arrivé depuis tellement longtemps qu’il avait pensé avoir perdu ce don. Mais c’était les humains qui avaient changé au fil des générations, pas lui. Nombre d’entre eux étaient devenus cérébralement amorphes, n’éprouvant plus le moindre désir de s’échapper de leur vie de servitude consentie et tant chérie, ou de lever le nez de leur tablette connectée à une virtualité édulcorée.

L’ashakíí avait dû changer ses habitudes de chasse au fil des décennies, trouver ses proies d’une manière insipide, sans panache, presque vulgaire, pour se hâter ensuite de déguster leur sang avant d’abandonner leurs dépouilles dans une ruelle sordide. Les corps étaient retrouvés au petit matin, à l’arrière d’un bar ou d’un club et les autorités déclaraient une crise cardiaque ou une overdose comme cause du décès. James, comme tous les membres de son espèce, possédait une salive au pouvoir de guérison extraordinaire, pouvant faire disparaître les blessures occasionnées par ses canines vampiriques. Il lui suffisait de lécher la morsure et elle disparaissait avant même que la victime ait poussé son dernier souffle. Un jeu d’enfant, mais pas très amusant. Se nourrir de la sorte rendait l’acte aussi rébarbatif que nécessaire, sans attrait, sans plaisir.

Mais les choses avaient changé.

Aujourd’hui, il avait trouvé une proie digne de ce nom, précieuse, un petit bijou de divertissement qui ensoleillerait sa journée. Le magnétisme naturel de ses iris avait opéré avec la plus grande efficacité, enflammant son enthousiasme. Excitant sa faim, stimulant ses instincts.

Lorsque cette femme – Maéva Corwell d’après son permis de conduire – s’était perdue dans l’abîme de son regard, James avait aussitôt senti la fièvre le gagner, accélérant son rythme cardiaque, exacerbant ses sens. Et ce avant même de humer la délicate odeur grisante de son sang qui s’était mis à pulser de manière erratique dans ses veines lorsque le piège s’était refermé sur elle.

James s’approcha de Maéva jusqu’à placer son corps contre le sien. Elle eut un mouvement de recul, simple réflexe poussé par le reste de pudeur qui lui restait, preuve qu’il ne la tenait pas complètement sous son emprise. L’entendement de la jeune femme luttait contre la déraison, contre le désir qui s’insinuait implacablement au creux de son ventre. James n’avait jamais aimé les pantins serviles, c’est pourquoi il se contentait de détendre ses proies, d’annihiler craintes et inhibitions. Sa victime se retrouvait alors perdue, sans comprendre les réactions incongrues et inconvenantes de son corps, pour finir par se laisser aller et s’ouvrir au délice du plaisir.

L’ashakíí fit un nouveau pas, qui fut de nouveau suivi d’un recul mesuré de la jeune femme. Il la laissa battre en retraite, doucement, jusqu’à ce qu’elle bute contre le rebord de la petite console stylisée et étroite fixée au mur miroir.

Maéva eut un mouvement de surprise lorsque ses fesses heurtèrent le bois et ses yeux cristallins quittèrent un instant les siens pour regarder contre quoi elle s’était cognée. Cela n’avait plus d’importance, il savait que son envoûtement durerait suffisamment longtemps, jusqu’à ce que la toxine de ses canines effilées prenne le relais.

Et il allait vite le vérifier.

Lorsque sa proie regarda de nouveau dans sa direction, James avait recouvré son apparence d’ashakíí, ses longues canines perceptibles sous un léger sourire en coin. Maéva eut un hoquet de stupéfaction – face au changement –, mais ne cria pas et ne tenta pas de s’enfuir. Les battements de son cœur – qui s’étaient accélérés sous l’influence de l’excitation lorsqu’il était entré dans la pièce – ne s’étaient pas plus emballés sous la panique qu’elle savait devoir ressentir, mais qu’elle était incapable d’éprouver.

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