Il flotte comme des résurgences de H.P. Lovecraft sur le CanalduMidi.
Faut-il se méfier de l’appel des éléments ? Les caprices de la nature en sont-ils vraiment ? Ou s’agit-il d’autres manifestations qui nous dépassent ? En retournant sur les terres de son enfance et de ses souvenirs, Alexis va expérimenter certains phénomènes…
L’auteure nous offre dans cet écrit, son interprétation de la terreur lovecraftienne.

Extrait du livre

Ce matin-là, je m’étais réveillée avec une phrase qui tournait en boucle dans mon cerveau : je surveille la bête. Elle résonnait dans ma boîte crânienne telle une mélodie lancinante qui produisait un effet désagréable sur moi. Mon cœur battait très vite, une sorte d’angoisse m’envahissait. J’avais un fort mal de tête et je me trouvais étriquée dans ce pyjama, sous ma couette. Il faut que je sorte de là, me disais-je. Je me levais et manquais de trébucher. J’ouvris la porte-fenêtre de ma chambre et respirai l’air frais et me sentis mieux. Pourquoi cette phrase me donnait-elle des sentiments négatifs ? Je ne savais pas d’où elle naissait ou dans quelle circonstance je l’avais déjà entendue. Depuis quelque temps, des rêves surgissaient de mon esprit, comme des messages enterrés du passé qui reprenaient subitement vie. Après mon accident, certains éléments de mon histoire s’étaient évaporés, d’autres revenaient à moi, se chevauchaient et s’entrecoupaient d’une façon anarchique. Je n’avais aucune idée s’il s’agissait de vrais souvenirs ou si je les avais inventés. Il m’arrivait même de croire que ces pensées ne m’appartenaient pas. La foudre s’était abattue sur moi alors que je me promenais sur les berges du canal, à un kilomètre de mon domicile. Je n’avais aucun souvenir de cet orage mémorable dont les gens de la région parleraient encore plusieurs années après. Il semblerait que j’avais eu beaucoup de chance : une voiture des Voies navigables de France circulait pendant la tempête sur le chemin de halage et avait appelé les secours. J’étais restée quelques jours dans le coma, mais les médecins affirmaient que tout était rentré dans l’ordre. Je gardais quand même une peau bizarrement marbrée due apparemment à la forte fièvre. D’ailleurs, mon épiderme commençait à devenir épais. Je me disais que c’était sûrement le signe de la guérison. De même, je ressentais des douleurs au niveau des doigts et des orteils. Le courant électrique qui était passé par mes extrémités en était peut-être la cause. Néanmoins, les trous de mémoire et les cauchemars m’ennuyaient. Un même rêve revenait régulièrement, et il se situait aux environs proches du canal.

Il était nécessaire que je vérifie cette soudaine frénésie : je me sentais comme investie d’une mission intime, d’un devoir de grande importance. Une obsession, un appel, une sorte de voyage qu’il fallait accomplir à l’instant. Ce concept flou était imprégné d’une sensation aquatique, une histoire d’eau. Peut-être s’agissait-il simplement d’un rêve, d’une pensée furtive. Ou bien d’un souvenir surgissant d’un passé lointain. Je me doutais que mon cerveau me cachait des choses. Soit je les avais oubliées à la suite de mon accident, soit… je ne savais plus. Il fallait que je vérifie. Je surveille la bête. De quelle bête s’agissait-il ? Peut-être que c’était une réponse à ces articles de journaux récents faisant référence à toutes sortes de découvertes étranges dans le Canal du Midi… Il semblerait que les scientifiques se soient penchés sur cette question. Ils auraient affirmé que les tortues-alligators et les crapauds-taureaux seraient des espèces invasives arrivées d’Amérique par l’intervention de l’humain ; que les silures engloutissant les caniches venus s’aventurer près des berges, n’avaient rien d’anormal : le silure ferait partie des poissons reconnus bioaccumulateurs. Il fallait même se réjouir, il mangerait les souillures et impuretés à notre place et nous rendrait donc service. Cette espèce s’était multipliée grâce à la pollution humaine et était devenue de plus en plus grosse. Tout cela me laissait néanmoins dubitative, sans que j’en comprenne la raison.

Dès le lever du soleil, je pris mes bâtons de marche et partis sur le chemin de halage. Le demi-soleil orangé donnait une belle couleur à cette matinée d’automne. L’ambiance aquatique me plaisait et m’inquiétait en même temps. Les canards dormaient encore, le bec dans les plumes du dos. Les poules d’eau se cachaient. Un héron me regardait, prêt à s’enfuir, comme s’il se demandait ce que je pouvais bien fabriquer ici. Les habitants des quelques rares maisons qui bordent le canal se préparaient pour la journée qui allait commencer. Seule la maison de la vieille dame décédée était fermée. Enfin, c’était ce que je pensais voir. En arrivant devant l’habitation, j’arrêtai mes pas : la porte d’entrée paraissait grande ouverte, un jeune homme était en train de plaquer les volets au mur et d’aérer les pièces. Qui était-il ? Un membre de la famille ? Je m’approchai en limite de propriété, près de la boîte à lettres. Le nom sur la boîte ne me disait rien, mais le prénom… Un souvenir d’enfance s’imposa brusquement à moi et envahit tout mon corps. Je faillis m’effondrer.

Je savais maintenant d’où venait la phrase qui me hantait.

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