Dhal s’éveille avec une étrange sensation au creux du ventre. Un parfum musqué, envoûtant – et qui ne devrait pas être là – embaume l’air de sa chambre et aiguise ses sens.

La jeune sorcière ouvre les yeux et découvre juste à côté d’elle – vautré à plat ventre sur son lit – un homme inconscient à la carrure impressionnante, aux vêtements déchirés, et visiblement gravement blessé.

Comment est-il arrivé jusqu’ici ?
Et, bon sang ! pour quelle raison est-il dans cet état ?

Extrait du livre

I

Un lit bien rempli

J’ouvris les yeux sur mon plafond lambrissé en ayant le sentiment que quelque chose n’allait pas. Avais-je fait un cauchemar ? Parfois, les mauvais rêves me laissaient une impression de malaise au réveil sans que j’arrive à déterminer pourquoi. N’ayant de souvenirs que de simples sensations ou de vagues images rémanentes sans aucune signification apparente.

Non, c’était autre chose.

Une odeur.

Un parfum épicé, musqué… captivant, raviva en moi un besoin primaire qui, malheureusement, n’avait pas été assouvi depuis longtemps.

Trop longtemps.

Mais par quel miracle mes sens pouvaient-ils me faire sentir un arôme qui, jusqu’à preuve du contraire, ne pouvait se trouver ici, dans ma cabane sur pilotis où je vivais seule sur ma presqu’île ? J’avais bien, à l’occasion, quelques amants, mais ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je m’étais lassée de ces joutes de séduction dans les bars de Loucy Harbor, dans l’espoir de trouver, pour quelques heures, un peu de compagnies parmi la gent masculine la moins gâtée – autant physiquement que cérébralement – de cette région reculée ; remplie de bourrins illettrés à la physionomie empâtée et à la gâchette facile (si vous voyez ce que je veux dire). Du coup, je ne quittais plus mon bout de terre que pour me ravitailler en denrées alimentaires ou en matériel de sculpture.

J’inspirai profondément pour vérifier si l’odeur était réelle ou seulement les reflets idylliques d’un rêve dont j’aurais oublié les images.

Le précieux arôme corsé était bien là.

Je me redressai sur les coudes et tournai la tête. Je bondis sur mon lit en poussant un cri d’effroi, me prenant les pieds dans les draps. Je trébuchai et d’un bond souple me relevai, le cœur battant la chamade. Un homme à la carrure impressionnante, taillée en V, le teint naturellement hâlé, était couché sur le ventre, par-dessus les couvertures. Il avait d’épais cheveux bruns éparpillés sur son visage et une barbe soigneusement coupée. Il ne cilla pas malgré le cri perçant que je venais de pousser et qui était suffisamment aigu pour m’avoir vrillé les oreilles.

J’attendis, debout sur le lit – dans le coin le plus éloigné – que mon cœur se calme avant de prendre une décision. Devais-je quitter la pièce et appeler le shérif ? Je détestais cet enfoiré. Enfin, la plupart du temps. Entre nous… c’était… disons… compliqué. Et, pour avoir eu à plusieurs reprises des démêlés parfois houleux avec les chasseurs de licornes, on ne pouvait pas dire qu’il me portait dans son cœur, même s’il aimait bien me porter dans son lit. Mais, si j’étais en danger, il ferait tout de même son travail et rappliquerait ni une ni deux.

Tout en continuant d’observer cet étranger d’une beauté sauvage, primale, vautré sur mon matelas – et qui semblait immergé dans un sommeil bien trop profond pour être normal – je réalisai qu’il était couvert de terre, d’éraflures, d’aiguilles de pin et de feuilles mortes. Et son tee-shirt noir à manches longues, en plus d’être déchiré, était souillé par quelque chose d’épais qui avait séché depuis un moment.

Je descendis du lit et allai chercher la batte de base-ball que je gardais toujours à côté de la porte d’entrée.

En revenant dans la chambre, je constatai que l’homme n’avait pas bougé. À bien y regarder, il ne semblait même pas respirer. Merde ! Mère des Licornes, faites qu’il ne soit pas mort.

Je m’approchai lentement, la batte levée, et lui secouai l’épaule. Aucune réaction. Je calai mon arme de fortune contre le matelas et apposai deux doigts contre sa gorge. Tout en cherchant un pouls, j’étudiai son dos sculpté. Son tee-shirt ajusté mettait en évidence sa musculature qui n’avait rien à envier à un athlète même si j’étais prête à parier qu’il n’était jamais entré dans une salle de sport. Au moment où mes yeux s’arrêtèrent sur ses fesses fermes et rebondies, j’eus un pincement au cœur. Merde ! Ce type était la beauté incarnée. Pas le dieu des top-modèles, tout en grâce et en finesse, mais plutôt celui plus robuste, indomptable, de la guerre ou de la mer.

Sentant mon corps s’émoustiller devant un tel spectacle, je détournai le regard, gênée. Cet homme était peut-être mort et moi je pensais à la fermeté de sa peau, à la rudesse de ses muscles, à… Je déglutis et poussai un petit cri, soulagée, en percevant un pouls. Il était faible, mais régulier. Louée soit la Déesse des Licornes !

Mon attention se porta alors sur les taches sombres imprégnant son tee-shirt. Mes prunelles s’agrandirent d’effroi. C’était du sang. Du sang séché. Je jetai un œil vers le visage de mon blessé pour vérifier qu’il était toujours inconscient, puis soulevai délicatement le vêtement déchiré. Ce dernier était collé à la peau, là où les plaies avaient saigné. Je tirai doucement pour détacher le tissu et l’homme grogna. Je me figeai, cessant de respirer, tandis que mon cœur oublia de battre. L’individu bougea légèrement sans reprendre toutefois connaissance. Je terminai de soulever le tissu et découvris deux impacts de balles. Et pas de petit calibre, non, plutôt de ceux utilisés pour tuer les licornes. C’étaient des chasseurs qui lui avaient tiré dessus. Ma colère, inhérente dès qu’il s’agissait de cette engeance méprisable, se réveilla pour m’échauffer les nerfs.

Je serrai les poings et me redressai.

Les traqueurs de licorne exterminaient sans relâche ces pauvres créatures pour leurs cornes, soi-disant enchantées. Si la magie existait bel et bien dans notre monde – j’en savais quelque chose en tant que sorcière –, les défenses torsadées des licornes n’avaient de magique que leur beauté et leur rareté. Mais certains êtres étaient prêts aux pires abominations dès qu’il s’agissait de leur petit confort personnel – entre autres : de leur queue pour les hommes, de leurs atouts féminins pour les femmes.

La poudre de corne de licorne se vendait une fortune sur le marché comme remède contre l’impuissance, comme aphrodisiaque, comme ingrédient pour nombre de recettes de sorcellerie – charmes d’amour, envoûtements sexuels, onguents pour soigner les maladies vénériennes… –, ou encore comme cataplasme pour faire grossir seins, pénis et toutes parties du corps ayant un rapport avec le sexe. Tout ceci n’était évidemment que pures fadaises, des absurdités. Mais le désespoir rendait la plupart des gens stupides et immoraux.

Je ravalai ma colère pour me concentrer de nouveau sur le blessé. Déesse, qu’il était beau ! Je n’avais jamais croisé un tel homme au cours de mon existence. Raison de plus pour le garder en vie. Il serait dommage de laisser pareil spécimen mourir, surtout sur mon lit.

Prenant mon courage à deux mains, je montai à califourchon sur sa taille et m’assis sur ses fesses. Un frisson me parcourut. Concentre-toi, Dhal ! Avant de soigner les plaies, il fallait sortir les balles. J’aurais pu attraper une pince, mais je n’avais rien d’une guérisseuse douée et minutieuse. Je préférais donc faire confiance à ma magie plutôt qu’à mes talents de thérapeute inexistants. Pour ce faire, je devais attirer les projectiles vers mes paumes, comme des aimants. Mais si je ne mettais pas mes mains dans le bon angle, les balles se fraieraient un chemin à travers la chair de l’homme sans se soucier de déchirer davantage sa peau. Aussi, malgré mon embarras de me retrouver à chevaucher ce dieu grec inconscient, cette position était la seule qui me permettrait d’appeler mon pouvoir sans faire de dégâts.

Je respirai lentement pour calmer la chamade erratique de mon cœur effrayé, un brin impressionnée par la créature que je tenais entre mes cuisses. Tu peux le faire, Dhal ! m’encourageai-je mentalement. J’appliquai mes mains sur les deux impacts de balles et fermai mes paupières. En me concentrant, je pouvais visualiser les trajets que les projectiles de gros calibre s’étaient frayés. J’appelai alors ma magie et sentis mes paumes devenir incandescentes. Doucement, j’attirai les balles à moi. L’homme grogna et bougea légèrement. Je me retins pour ne pas fuir et mettre le plus de distance entre lui et moi, et gardai fermement mes mains plaquées sur sa peau. J’y étais presque.

Mon blessé poussa un gémissement torturé et puissant, et se souleva sur les coudes. Je criai de frayeur, en écho à sa plainte, et bondis sur mes pieds, toujours sur le lit. Dans chacune de mes mains, je tenais une balle ensanglantée qui avait bien failli tuer mon patient.

N’osant plus bouger, je baissai le nez pour découvrir qu’il était réveillé. Il tourna la tête à s’en faire un torticolis pour me lancer un regard sombre qui ne présageait rien de bon. J’avais toujours mes pieds de chaque côté de sa taille, mais ma peur paralysait mon cerveau et toute réflexion qu’il aurait pu avoir la bonté d’émettre. Je déglutis tandis que l’homme se retournait sur le dos pour me faire face.

Mon corps retrouva enfin sa mobilité et je m’écartai pour m’éloigner de l’éventuel danger qu’il pouvait représenter. Je n’allai malheureusement pas loin, car malgré ses blessures, il se redressa avec une vivacité étonnante et m’attrapa la cheville. Je tombai sur le matelas tout en poussant un cri effrayé et me mis aussitôt en devoir de me débattre comme une enragée.

— Lâche-moi ! m’égosillai-je, la voix tremblante.

En chutant, j’avais abandonné les deux balles qui roulèrent sur le lit, dans le creux formé par la masse imposante de l’individu. Sans libérer ma cheville, ses iris, d’un magnifique gris tempétueux, se posèrent sur les deux projectiles en argent, puis glissèrent de nouveau sur moi, s’attardant sur mon anatomie, me détaillant d’une lueur appréciatrice. Un frisson incontrôlable me secoua tandis que je prenais cruellement conscience du peu de tissu qui couvrait ma peau chocolat – toujours vêtue du shorty et du débardeur que j’utilisais pour dormir. Au moment où il croisa mon regard, la fureur avait déserté son visage qui arborait maintenant une expression de surprise.

— Tu as extrait les balles de mon corps ?

Je ne répondis pas, trop affolée pour retrouver la parole. Au lieu de cela, je tirai de nouveau sur ma jambe emprisonnée par sa grande main rugueuse. Il sembla étonné d’avoir toujours ses doigts autour de ma cheville et me lâcha. Je sautai du matelas et reculai jusqu’à heurter le mur. Mes iris émeraude se braquèrent sur la batte de base-ball qui se trouvait à portée de main pour lui, mais inatteignable pour moi. Pourquoi avait-il fallu que je la pose là ? Je me mordis la lèvre et relevai les yeux.

Il ne m’avait pas quittée du regard.

Il fit glisser ses jambes hors du lit, mais resta assis et grogna de douleur en portant ses doigts à sa poitrine. Je me décalai pour pouvoir observer son torse et devinai qu’il y avait également une plaie par balle de ce côté-ci – son tee-shirt étant largement souillé de sang séché.

— Par la Déesse des Licornes. Ils ne t’ont pas loupé, marmonnai-je, tandis que la crainte refoulait maintenant que je me trouvais à bonne distance de cette sublime créature aux aspects bien trop dangereux.

— Tu peux m’enlever aussi celle-ci ? souffla-t-il dans un grognement rauque, tout en désignant le point d’impact sur son torse.

Je l’observai un moment avant de hocher la tête et de m’approcher lentement.

— Je ne te ferai pas de mal, dit-il en voyant mon hésitation. Je m’appelle Carl.

Je déglutis malgré tout en passant nerveusement une longue mèche de mes cheveux auburn derrière mon oreille.

— Comment t’es-tu retrouvé chez moi ? Et dans mon lit ? questionnai-je tout en le scrutant avec attention, surveillant la moindre réaction agressive pour décamper.

— Les traqueurs de licornes m’ont pris en chasse.

— Pourquoi ? demandai-je

— Tu ne veux pas savoir, croassa-t-il alors que la douleur l’empêchait de respirer normalement.

Je culpabilisais de faire durer son supplice, mais j’étais seule, à moitié nue, avec un homme taillé comme une montagne et qui, si l’envie lui en prenait, pourrait me tuer en un instant.

— J’ai fui sans savoir où j’allais. J’ai atterri devant ta porte. Elle n’était pas verrouillée et je pensais que personne ne vivait là. Je voulais seulement me cacher le temps de récupérer un peu. J’ai trouvé ton lit et me suis écroulé dessus avant de…

— Perdre connaissance ? suggérai-je, comprenant qu’il répugnait à avouer une telle faiblesse.

Pour toute réponse il grogna, et les deux minuscules tresses – qui sortaient de sa barbe et encadraient son menton viril – tressaillirent. Il était étrange de voir ce genre de coquetterie chez un homme, et j’aurais parié que le résultat ne pouvait être qu’horrible. Pourtant ces deux petites tresses soulignaient l’ossature carrée de son menton, renforçant l’impression de puissance qui se dégageait de cet individu.

Carl fronça des sourcils en regardant autour de lui.

— Comment as-tu fait pour extraire les projectiles en argent de mon dos ? m’interrogea-t-il, cherchant visiblement une pince ou tout autre ustensile médical.

Il se retourna pour observer le lit derrière lui et ne trouvant évidemment rien, en dehors des deux balles couvertes de son sang, braqua son regard suspicieux sur moi.

Je me dandinai d’un pied sur l’autre. J’évitais de dire aux inconnus que j’étais une sorcière, car la plupart du temps, tout ce que je récoltais à être franche, c’était des baffes ou des coups de poing dans la figure. Les humains ordinaires abhorraient tellement les gens de mon espèce qu’ils préféraient nous violenter plutôt que de bénéficier de nos talents.

Sans répondre, je me positionnai devant lui pour ausculter sa plaie. Elle était vraiment mal placée et, au sifflement qui suivait chacune de ses respirations, j’en déduisis qu’un poumon était percé.

Soudain, je trouvai étrange qu’il soit encore vivant, ou tout du moins conscient. Ces trois balles auraient dû, à elles seules, le tuer. Je levai le nez et réalisai que je me trouvais beaucoup trop près. Je pouvais admirer les détails de ses ensorcelants iris : gris clair, presque bleus, et tachés de paillettes argentées.

Carl avait écarté les jambes pour me permettre d’approcher et cette promiscuité fit crier mon corps qui depuis trop longtemps subissait une abstinence forcée – que j’avais soudain bien du mal à maîtriser. Une bouffée de chaleur m’envahit et je sentis mes joues cramoisies devenir brûlantes.

— Tu es une sorcière, n’est-ce pas ? demanda-t-il en soulevant mon menton de ses doigts.

Je reculai instantanément, sur la défensive, prête à lever les bras pour me protéger s’il tentait de me porter un coup. Mais il fut plus rapide et m’attrapa le poignet. Misérablement, je gémis, m’attendant à souffrir. Au lieu de cela, il se contenta de tirer doucement sur mon bras pour me rapprocher de lui.

— Je n’ai rien contre les sorcières… euh… ?

— Dhal.

Un fin sourire, à peine visible, étira le coin de ses envoûtantes lèvres charnelles.

— C’est le diminutif de ?

— Dhallïa, comme la fleur, sauf que ça ne s’écrit pas pareil. C’est un prénom vraiment moche, c’est pourquoi tout le monde m’appelle Dhal.

— Dhallïa, dit-il d’une voix douce, testant le mot sur sa langue, semblant l’apprécier. (Je frissonnai sous l’intonation suave de cette voix.) J’adore les dahlias, murmura-t-il en m’attirant un peu plus vers lui.

Nos visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre et ses prunelles m’observaient avec une telle attention que je ne pus empêcher mon bas-ventre de s’embraser. Merde, cet homme exhalait le sexe comme si c’était son odeur naturelle.

Et là, je compris en reculant vivement.

— Tu n’es pas humain ! Tu es métamorphe, m’exclamai-je d’un ton accusateur. Il faut que tu arrêtes ça ! Ça ne te mènera à rien avec moi. Je suis plus forte que tu ne le crois, m’écriai-je, au bord de la panique.

Les métamorphes avaient le sang chaud – et quand je dis chaud, c’est chaud ! Ils pouvaient, grâce à un don qui leur était propre, exciter n’importe quelle personne pour l’amener à les désirer. Et je le désirais avec une telle violence que j’en avais mal.

Il baissa légèrement le nez – sans pour autant me quitter des yeux –, essayant de dissimuler le petit rictus réjoui qui s’étirait au coin de ses lèvres. Un sourire si viril que mes jambes en tremblèrent.

— Je n’ai pas usé de mes charmes sur toi, Dhal, je te le jure sur la tête de la Déesse des Licornes. De toute façon, dans mon état (il porta la main à sa poitrine blessée, me rappelant cruellement que je ne m’étais toujours pas occupée d’extraire la balle) je n’en serais pas capable. Mais même dans le cas contraire, je ne fais jamais cela.

Mes joues s’enflammèrent avec tant de virulence que je m’inquiétai un instant qu’elles ne commencent à fumer. Je venais d’avouer à cet homme, un parfait étranger, qu’il me mettait dans tous mes états. Je gémis intérieurement en grimaçant. Je me serais bien transformée en souris pour pouvoir disparaître de sa vue et m’enfuir, mais les sorcières n’avaient pas le don de métamorphose.

— Je vais te préparer une décoction pour endormir la douleur, dis-je en me dirigeant vers la porte pour changer de sujet.

— Pas la peine. Extrais cette foutue balle. Maintenant.

— Mais tu vas souffrir…

— Je survivrai.

Je crispai la mâchoire et revins vers lui. Une lueur dans ses yeux me fit savoir qu’il n’avait pas oublié que mon corps réagissait au sien avec une douloureuse acuité. Je me plaçai de nouveau entre ses larges cuisses musclées, attrapai le bas de son tee-shirt et le soulevai. Il leva les bras et je lui ôtai le vêtement déchiré.

J’appliquai ma paume sur la plaie.

— Il ne faut pas que tu bouges ou la balle pourrait faire davantage de dégâts.

Il opina et je sentis ses doigts frôler ma taille, glisser sur mon shorty puis caresser ma peau nue couleur cacao avec une telle douceur que je me figeai, certaine qu’il allait deviner le désir s’épanouir en moi à son contact. Il écarta sa main sur un petit sourire d’excuse manquant cruellement de repentir.

Je pris une profonde inspiration, fermai les yeux et me concentrai sur le chemin qu’avait parcouru la balle avant de se loger… dans son poumon. Merde ! Je déglutis et rouvris mes paupières.

— Ça va faire vraiment mal, ne pus-je m’empêcher de rajouter.

Il hocha la tête et posa une main ferme sur ma hanche, non plus pour tester ma sensibilité extrême à son toucher, mais comme ancrage pour se donner du courage. Je fermai de nouveau mes paupières, appelai la magie à moi et lorsque ma paume devint incandescente, attirai la balle vers elle.

Je sentis ses doigts s’enfoncer avec force dans ma chair et je grimaçai sous la douleur. Il gronda et la sueur se mit à ruisseler en abondance sur ses tempes, son front, mouillant ses longs cheveux de jais qui tombaient en désordre sur ses épaules. Des mèches couvraient ses yeux qu’il gardait obstinément ouverts et dirigés sur moi.

Je ne pouvais pas aller plus vite au risque d’élargir la perforation de son poumon. Même un métamorphe aurait du mal à se rétablir de ce genre de blessure. Carl se mit alors à serrer les dents tout en laissant échapper de légers sons rauques, et plissa méchamment ses paupières sous la fulgurante douleur que lui occasionnait le déplacement du projectile dans son organisme. Ses doigts se cramponnèrent si fermement à ma taille que je réprimai un cri en me mordant la lèvre, me concentrant sur le chemin de la balle vers ma main.

Lorsque, enfin, j’extirpai l’objet en argent – qui atterrit dans ma paume –, il poussa un grognement sourd, désincarné. Je reculai en gémissant sous sa poigne : ses doigts avaient meurtri ma chair.

Il rouvrit les yeux, le visage couvert de sueur, mais le regard clair. Lorsqu’il réalisa qu’il avait laissé son empreinte sur ma peau – qui de rouge ne tarderait pas à adopter une répugnante teinte violacée –, Carl fronça dangereusement des sourcils.

— Par la Déesse, Dhal, souffla-t-il en se levant.

J’étais certaine qu’il allait s’affaler au sol. Après une telle torture, il aurait dû perdre connaissance. Mais non, il tint fermement sur ses pieds et me rejoignit avec une vivacité qui m’époustoufla.

La seconde suivante, il soulevait le côté de mon débardeur pour observer les dégâts sur ma peau. Je couinai en essayant de le repousser, mais il ne lâcha pas le tissu et me lança un regard si perçant que je cessai de gigoter.

— Je suis vraiment désolé, Dhallïa.

— Dhal, marmonnai-je.

Il attrapa le haut de mon shorty et commença à le faire descendre sur ma hanche pour dégager la zone endolorie.

— Arrête ça, marmottai-je au bord de l’évanouissement.

Mais il ne m’écouta pas et se pencha même pour regarder de plus près les marques rouge vif que ses doigts avaient imprimées sur mon derme.

Au moment où mes poils pubiens commencèrent à apparaître, tandis qu’il continuait à faire glisser le shorty, je poussai un petit cri de panique et frappai ses mains pour qu’il me lâche. Surpris, il laissa mes vêtements tranquilles et m’adressa un regard si amusé, si espiègle, que j’eus soudain une envie folle de le gifler. Ce que je m’abstins évidemment de faire. Rien de tel qu’une baffe sur un métamorphe – surtout un taillé dans le roc comme lui et me dominant de près d’une tête – pour signer son arrêt de mort.

— Tu ne peux pas te soigner avec la magie ? demanda-t-il.

— Non.

— Pourquoi ? C’est l’une de vos règles stupides censées réglementer vos activités ? s’emporta-t-il.

Je reculai sous son éclat et sentis la colère monter en moi.

— Non, je n’ai tout simplement pas cette capacité. Je peux, curieusement, me blesser sciemment, magiquement, mais pas guérir.

— Oh, souffla-t-il en comblant inconsciemment la distance que je venais de créer entre nous.

Il m’empoigna la mâchoire doucement pour me forcer à le regarder.

— Sorcière, j’ai une dette envers toi.

Je me dégageai, agacée, et m’éloignai pour attraper des habits propres dans ma penderie. Il fallait que je quitte cette pièce avant de faire une bêtise avec cet homme dangereusement sublime et attirant.

— C’est quoi ? Une de vos stupides règles de métamorphes ? le narguai-je en rejoignant la porte.

Il rit et retourna s’asseoir sur le lit. Il était pâle malgré son teint naturellement hâlé. Il avait besoin de se reposer.

— Non, beauté, c’est une réalité. Tu m’as sauvé la vie, dit-il de cette voix grave et suave qui me procura de petits picotements sur la peau.

Il s’allongea sur le dos, croisa les doigts sur son ventre et ferma les yeux.

— Pff.

Beauté ? J’arquai involontairement mes sourcils, surprise par le sobriquet, et quittai la pièce pour rejoindre la salle de bain.

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