Les Cinq

Les cinq garçons aux yeux clairs étaient là, un peu à l’écart. L’un d’eux monta sur les branches du plus gros arbre, acclamé par tous. Il plongea d’au moins sept mètres, un grand plouf, et puis plus rien…

Tous hurlaient : Où est-il passé ?

Instinctivement, je sautai à mon tour. Je vis le garçon accroché à une branche, qui l’emportait à la dérive. Je m’en étais approché tant bien que mal, et j’étais arrivé à le saisir par la manche de son maillot. Ses yeux semblaient sans vie, je le tirai vers la rive. Un adulte qui avait entendu les hurlements des enfants, était accouru. Il donna quelques gifles au gamin, qui revint à lui. L’enfant se releva et courut comme un  fou, se cacher derrière un buisson. Le lendemain, je le revis avec ses compagnons, et je m’approchai d’eux. Mais une vieille dame m’interpela :

–  Viens ici petit, laisse-les tranquilles.

– Mais pourquoi !

Et comme si elle savait quelque chose, elle me dit :

– Parce que ce n’est pas le moment, mon bonhomme.

Sans chercher à comprendre, j’allais retrouver mes copains. 

Extrait du livre

En mille neuf cent cinquante-six, j’avais treize ans, je vivais à Troyes. La ville se situe dans de l’est de la France, en région champenoise. J’habitais dans une jolie maison, non loin du quartier des Vassaules. Ma mère, Madeleine, était une femme égoïste : jusqu’au bout des ongles, elle ne pensait qu’à son argent et à ses toilettes. Elle partait tous les après-midi, pour rencontrer ses amies, avec lesquelles elle allait au salon de thé. Quant à mon père, patron d’une entreprise de bicyclettes, il dépensait lui aussi. Il jouait aux courses, au casino et il rentrait toujours très tard dans la nuit. Son entreprise ? Il en avait confié les clefs et la direction à son ami d’enfance, Antoine De-Villiers, en qui il avait une entière confiance.

Tout près de chez moi, des familles d’ouvriers vivaient dans la misère. Un jour, j’avais entendu de la bouche de ma mère, un fait-divers. Le décès d’un bébé dans une roulotte lors de l’hiver 54, un des plus froids de l’histoire. Après ce drame, une cité d’urgence avait été construite, dans le quartier des Vassaules, et une autre, rue du Grand-Véon. On les appela le plus souvent les cités de l’Abbé Pierre, parce que sans l’appel du célèbre prêtre, elles n’auraient jamais vu le jour. J’étais fils unique, et souvent je me sentais seul dans cette grande maison. J’étais un enfant heureux, et je ne manquais de rien. J’allais à l’école privée, où j’avais quelques copains. Mais une fois sorti de là… je rentrais dans cette grande demeure où je m’ennuyais. Un après-midi, à l’insu de mes parents, je suis sorti de ma solitude, et je me suis rendu dans le quartier des Vassaules, bien qu’il me soit interdit.

Mes premiers pas sur cette terre étrangère furent délicats, mais petit à petit, je fus accepté par une bande de gamins, en quête de la moindre bêtise. Non loin du quartier, il y avait une rivière, entourée de grands arbres qui se dressaient majestueux. On grimpait sur leurs branches pour plonger : je revois encore la scène, d’un après-midi de juillet.

Les cinq garçons aux yeux clairs étaient là, un peu à l’écart. L’un d’eux monta sur les branches du plus gros arbre, acclamé par tous. Il plongea d’au moins sept mètres, un grand plouf, et puis plus rien…

Tous hurlaient : Où est-il passé ?

Instinctivement, je sautai à mon tour. Je vis le garçon accroché à une branche, qui l’emportait à la dérive. Je m’en étais approché tant bien que mal, et j’étais arrivé à le saisir par la manche de son maillot. Ses yeux semblaient sans vie, je le tirai vers la rive. Un adulte qui avait entendu les hurlements des enfants, était accouru. Il donna quelques gifles au gamin, qui revint à lui. L’enfant se releva et courut comme un fou, se cacher derrière un buisson. Le lendemain, je le revis avec ses compagnons, et je m’approchai d’eux. Mais une vieille dame m’interpela :

– Viens ici petit, laisse-les tranquilles.

– Mais pourquoi !

Et comme si elle savait quelque chose, elle me dit :

– Parce que ce n’est pas le moment, mon bonhomme.

Sans chercher à comprendre, j’allais retrouver mes copains.

Dans les mois qui suivirent, le sort était venu frapper ma famille. Mon père avait dilapidé toute sa fortune aux jeux. Il avait emprunté de l’argent à ses amis, enfin à ceux qui étaient restés dans son entourage. Il était endetté jusqu’au cou, et c’est ainsi qu’un soir, en plein hiver, ma mère l’avait retrouvé pendu dans le garage. Trois jours plus tard, il fut inhumé au cimetière de Troyes. Pour l’accompagner à sa dernière demeure, quelques personnes étaient venus. Des gens que je ne connaissais pas, sauf un couple qui venait chez mes parents, c’étaient les Landry. Ce jour- là, ma mère portait une robe noire, et un chapeau à voilette sur son regard, mais j’avais pu apercevoir quelques perles lacrymales, sur son visage pâle. Les mois passèrent et ma mère, très affaiblie par ce drame et dépressive, fut admise dans un asile, d’où elle n’est jamais ressortie.

La jolie maison et l’entreprise de mes parents avaient été vendues pour couvrir les dettes. Comment faire pour mon avenir ? Je n’avais pas de grands- parents, car mon père et ma mère étaient issus de l’orphelinat. Mon père avait été abandonné à l’âge de trois ans, par une mère alcoolique. Et les parents de ma mère étaient morts, dans un accident de voiture. Elle avait été élevée par sa tante Jeanne, qui n’était plus de ce monde.

La seule issue pour moi était la sœur de mon père, tante Adèle. Je l’avais croisée une ou deux fois, quand je n’étais encore qu’un gamin. Mon père disait d’elle : C’est une vieille fille qui sent la frite, et qui porte un chapeau. Elle ne le quitte que pour aller se coucher. Elle n’a pas eu de môme et elle m’a toujours dit : Si par malheur il vous arrivait quelque chose de grave, je m’occuperais du gosse. Elle ne croyait pas si bien dire. Elle avait été avisée par les Landry du décès de mon père et du placement de ma mère. Ces gens- là s’étaient occupés de mon départ.

Avant de quitter Troyes, pour aller vivre chez ma tante Adèle à St-Mards en Othe, un petit village situé à une quarantaine de kilomètres de chez moi, j’étais allé dire au revoir à mes amis. Ce jour- là, j’avais eu un mal fou à les trouver, mais une vieille dame m’avait dit : Ils sont tous sur la montagne, à la sortie du quartier.

La montagne ? Je n’y comprenais rien, mais j’allais vite voir cette curiosité. Devant mes yeux, je découvris un immense tas d’ordures, au milieu d’un champ.

Des pauvres bougres étaient là, pères, mères, et enfants, tous à la tâche. Je les ai observés un instant. Un de mes copains était venu à ma rencontre, et il m’avait dit :

– On ramasse de la ferraille, que l’on revend.

C’était un misérable spectacle, qui me fendait le cœur. Un instant, j’ai porté mon regard aux alentours une dernière fois, et tous mes copains étaient là. C’est avec le cœur serré que je leur ai dit adieu. J’avais passé de bons moments dans ce quartier, à jouer dans un monde que je ne connaissais pas, et j’en avais tiré des leçons.

Trois jours après les adieux, le père Landry m’avait conduit à la gare pour rejoindre tante Adèle. J’avais pris l’autocar, et pendant le trajet je m’étais endormi. Une fois arrivé sur la place d’Aix en Othe, une petite ville, juste avant Saint-Mards, le chauffeur m’avait réveillé, avec une petite tape sur la tête :

– Terminus, bonhomme.

La maison de tante Adèle était située à sept kilomètres. Il fallait que je reprenne le bus, qui menait à Saint-Mards- en- Othe. J’étais arrivé devant la porte de tante Adèle. Il devait être environ dix-huit heures. Je frappai, l’accueil de ma tante fut bref.

– Te voilà enfin ! Je me faisais du souci.

J’avais eu à peine le temps de l’embrasser, qu’elle me fit monter dans ma chambre :

– Allez, va déposer ta valise, ta chambre se trouve sur ta gauche. La pièce était tout petite, avec dans un coin un lit d’une personne, et une commode.

J’étais redescendu une demi-heure plus tard, tante Adèle était aux fourneaux. Ça sentait bon le ragoût, je tournais derrière ses talons dans la cuisine. Adèle ne m’avait pas vu, elle sursauta.

– Ça ne va pas ! Enfin, tu m’as fait peur.

Je m’étais excusé.

– Après ce long voyage, tu dois avoir faim.

– Un peu.

– Va te laver les mains et mets la table. Ne t’en fais pas mon garçon, je suis un peu brusque, mais je ne mords pas.

– Merci pour ton accueil, tante Adèle.

– Ne me remercie pas et considère ça comme un cadeau du ciel.

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