La gifle allait s’abattre sur elle de plein fouet. Célia la voyait fondre vers elle, elle la sentait. Elle l’imaginait rebondissant sur sa joue, meurtrissant sa pommette, enfonçant son œil dans son orbite pour peu qu’elle soit mal ajustée. Ou défonçant la fragile arête du nez, s’il avait l’audace de se placer de son plein gré sur la trajectoire. C’était inévitable, elle ne pouvait pas ne pas venir. La lueur métallique qui s’allumait dans les yeux de Hugo l’annonçait. Elle proclamait qu’il était énervé, dangereusement, et que l’exutoire à son exaspération se déchaînerait fatalement sur sa femme.

Tu vas arrêter de m’emmerder avec ton rangement! gronda l’homme en colère. J’ai dit que je rangerai, je le ferai.

Etonnée que son mari ait pris le temps de parler avant de frapper, Célia se dit que, peut-être, cette fois-ci, elle arriverait à éviter les coups. Après tout, elle était dans son bon droit, et Lui devait bien sentir qu’il avait tort. Elle s’enhardit.

Tu l’as dit quand tu es rentré de ton séminaire. C’était la semaine dernière. Je t’ai laissé du temps, huit jours très exactement, mais là, franchement, je n’en peux plus de voir ton sac traîner par terre au pied du canapé, avec tes affaires encore à l’intérieur.

Tais-toi! Tu ne vois pas que je suis occupé à lire mes messages, coupa Hugo tout en pianotant à toute vitesse sur les touches de son téléphone.

Son ton était dur, aride, menaçant, mais à la fois si dénué d’émotions, comme s’il sortait machinalement et sans efforts, que Célia continua de lutter afin d’obtenir enfin que le sac immonde disparaisse du salon.

Tu liras tes messages plus tard, rétorqua-t-elle. Ecoute-moi, c’est important. Ce matin encore, j’ai failli me prendre les pieds dedans, et comme tu m’interdis de toucher à tes affaires…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une main hargneuse se précipita contre sa bouche et la cogna avec une force brutale qui la propulsa contre le mur, sans que rien ne puisse l’arrêter. Des cascades de larmes barbouillèrent ses yeux. Elle n’arrivait pas à les retenir. Elles dégringolèrent en direction des lèvres tuméfiées, comme pour en apaiser la douleur. Elles coulaient aussi à l’intérieur, le long de la gorge, jusqu’au cœur. Elles le mordaient, le broyaient, l’étouffaient.

Quand est-ce que tu comprendras qu’il ne faut pas me contrarier? s’écria Hugo avec une désinvolture méprisante qui s’étiola dès qu’il se replongea dans la discussion virtuelle qu’il entretenait avec ses relations des réseaux.

Il n’attendait pas de réponse. Il avait déjà oublié son geste de colère envers son épouse. La gifle balancée n’avait pour lui aucune importance. C’était sa façon de la faire taire quand elle l’agaçait, avec ses manies de bonne ménagère toujours avide de redresser la tête. Il ne supportait pas qu’on lui dise ce qu’il devait faire. C’était déjà suffisamment difficile d’avoir à subir au travail l’emprise de son patron. Il n’était pas question qu’une fois rentré chez lui, il se heurte à sa femme cherchant à lui imposer sa conduite et à le faire obéir, comme s’il n’était qu’un vulgaire gamin ne connaissant rien. A l’usine, il était l’employé, le subalterne, mais à la maison, c’était lui le chef. Célia le savait et n’avait qu’à faire attention.

La jeune femme quitta la pièce dès qu’elle sentit l’eau palpiter à gros bouillons derrière ses paupières. Elle avait trop peur que la vue de ses yeux humides et de son nez reniflant n’indispose davantage encore son mari. Elle n’osait pas prendre le risque. Elle avait si mal, à la bouche, mais aussi à l’âme, c’était elle surtout qui saignait. Elle maudissait Hugo, et elle se maudissait aussi, pour l’avoir provoqué alors qu’elle connaissait sa réaction. Pourquoi avait-elle parlé de ce maudit sac? Parce qu’elle avait failli tomber en butant dedans? Parce qu’elle ne supportait plus de le voir traîner depuis huit jours dans un endroit où il semblait présider, appelant les regards, les aimantant? De tous les recoins où l’on se trouvait, toujours il trônait là, planté en plein milieu du tapis, bien visible, comme si tout dans la pièce tournait autour de lui. Il se moquait.

J’aurais pu au moins le déplacer et le poser dans un angle pour libérer la place, regretta la jeune femme, tout en se disant que cela n’aurait pas modifié la réaction de Hugo qui détestait que l’on touchât à ses affaires.

Maman, j’ai entendu papa crier, murmura une voix fluette.

La jeune femme avait grimpé l’escalier pour s’éloigner le plus possible de son mari et cacher sa peine, et inconsciemment, elle s’était rapprochée de la chambre de son fils, pour y puiser des vagues de réconfort et d’amour. Le petit garçon de onze ans planta ses yeux noisette dans ceux de sa mère et, peut-être parce qu’il vit les larmes qui s’y réfugiaient, ou plus sûrement, parce qu’il en avait l’habitude, il alla chercher dans sa chambre l’un de ses doudous favoris, un ours en peluche au ventre bien dodu et bien doux, de la couleur du caramel, qu’il avait baptisé Gros Bidon.

Il est mignon, hein, avec sa bonne bouille, sa tête ronde, ses petits bras et son gros ventre.

Oui Justin, il est très mignon, répondit Célia en s’efforçant de contenir sa voix hors des tremolos larmoyants.

Tu veux le prendre dans tes bras?

Je veux bien, mais avec toi aussi. Viens!

Maman! s’écria le petit garçon en passant ses bras autour de la taille de sa mère et en se serrant contre elle, tandis que l’ours à son tour se blottissait contre son épaule. Je t’aime.

Les yeux de Célia se remplirent à nouveau de pluie, mais c’était une pluie de tendresse, une délicate rivière d’amour qui jaillissait telle une cascade émerveillée, qui apaisait sa souffrance en l’enfermant à l’intérieur d’une armoire fermée à doub

le tour. Justin, par la magie d’un câlin et d’un doudou pressé contre sa poitrine, en avait dérobé la clé et l’avait jetée loin, très loin, dans une brume mouvante qui s’éloignait en silence.

Maman, Minou Minou, il pleure, dit-il d’une voix à la fois joueuse et désolée.

Pourquoi? Qu’y a-t-il?

C’est ma maman, répondit Justin en se faisant passer pour son doudou chat. Elle est blessée.

Comment? Où? fit Célia, faussement inquiète, pour entrer dans le jeu que lui proposait l’enfant.

Elle est blessée à la tête, elle est dans les pommes.

La jeune femme reçut le monde imaginaire de son fils en pleine figure, sans pouvoir déterminer si elle devait en rire, ou au contraire se désespérer qu’il ait si bien compris. Etait-ce parce qu’il savait que son père la battait qu’il se réfugiait dans l’univers merveilleux des peluches, toujours gentilles, souriantes jusqu’aux extrémités de leurs joues duveteuses, solidaires, à se câliner et se faire des bisous?

Ne t’inquiète pas, Minou Minou. Les médecins doudous vont la guérir, expliqua-t-elle en affichant un sourire réconfortant, un sourire destiné à convaincre, à apaiser, qu’elle réussit à puiser au plus profond de ses entrailles.

Je vais aller la voir, répliqua Justin. Regarde, elle va mieux. Elle dort déjà. Ca fait partie de la magie des doudous. Moi je les aime, parce qu’ils sont doux et leurs caresses font du bien. Et puis, on dirait qu’ils sont vivants.

Oui, on dirait.

Et ils ne mourront jamais.

Non jamais, affirma Célia avec une conviction farouche qui se voulait plus forte que le pressentiment glacé qui remontait le long de son dos, en véhiculant l’idée d’une catastrophe imminente qui s’avançait sans crier gare, pour la briser.

Extrait du livre

La gifle allait s’abattre sur elle de plein fouet. Célia la voyait fondre vers elle, elle la sentait. Elle l’imaginait rebondissant sur sa joue, meurtrissant sa pommette, enfonçant son œil dans son orbite pour peu qu’elle soit mal ajustée. Ou défonçant la fragile arête du nez, s’il avait l’audace de se placer de son plein gré sur la trajectoire. C’était inévitable, elle ne pouvait pas ne pas venir. La lueur métallique qui s’allumait dans les yeux de Hugo l’annonçait. Elle proclamait qu’il était énervé, dangereusement, et que l’exutoire à son exaspération se déchaînerait fatalement sur sa femme.

─ Tu vas arrêter de m’emmerder avec ton rangement! gronda l’homme en colère. J’ai dit que je rangerai, je le ferai.

Etonnée que son mari ait pris le temps de parler avant de frapper, Célia se dit que, peut-être, cette fois-ci, elle arriverait à éviter les coups. Après tout, elle était dans son bon droit, et Lui devait bien sentir qu’il avait tort. Elle s’enhardit.

─ Tu l’as dit quand tu es rentré de ton séminaire. C’était la semaine dernière. Je t’ai laissé du temps, huit jours très exactement, mais là, franchement, je n’en peux plus de voir ton sac traîner par terre au pied du canapé, avec tes affaires encore à l’intérieur.

─ Tais-toi! Tu ne vois pas que je suis occupé à lire mes messages, coupa Hugo tout en pianotant à toute vitesse sur les touches de son téléphone.

Son ton était dur, aride, menaçant, mais à la fois si dénué d’émotions, comme s’il sortait machinalement et sans efforts, que Célia continua de lutter afin d’obtenir enfin que le sac immonde disparaisse du salon.

─ Tu liras tes messages plus tard, rétorqua-t-elle. Ecoute-moi, c’est important. Ce matin encore, j’ai failli me prendre les pieds dedans, et comme tu m’interdis de toucher à tes affaires…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une main hargneuse se précipita contre sa bouche et la cogna avec une force brutale qui la propulsa contre le mur, sans que rien ne puisse l’arrêter. Des cascades de larmes barbouillèrent ses yeux. Elle n’arrivait pas à les retenir. Elles dégringolèrent en direction des lèvres tuméfiées, comme pour en apaiser la douleur. Elles coulaient aussi à l’intérieur, le long de la gorge, jusqu’au cœur. Elles le mordaient, le broyaient, l’étouffaient.

─ Quand est-ce que tu comprendras qu’il ne faut pas me contrarier? s’écria Hugo avec une désinvolture méprisante qui s’étiola dès qu’il se replongea dans la discussion virtuelle qu’il entretenait avec ses relations des réseaux.

Il n’attendait pas de réponse. Il avait déjà oublié son geste de colère envers son épouse. La gifle balancée n’avait pour lui aucune importance. C’était sa façon de la faire taire quand elle l’agaçait, avec ses manies de bonne ménagère toujours avide de redresser la tête. Il ne supportait pas qu’on lui dise ce qu’il devait faire. C’était déjà suffisamment difficile d’avoir à subir au travail l’emprise de son patron. Il n’était pas question qu’une fois rentré chez lui, il se heurte à sa femme cherchant à lui imposer sa conduite et à le faire obéir, comme s’il n’était qu’un vulgaire gamin ne connaissant rien. A l’usine, il était l’employé, le subalterne, mais à la maison, c’était lui le chef. Célia le savait et n’avait qu’à faire attention.

La jeune femme quitta la pièce dès qu’elle sentit l’eau palpiter à gros bouillons derrière ses paupières. Elle avait trop peur que la vue de ses yeux humides et de son nez reniflant n’indispose davantage encore son mari. Elle n’osait pas prendre le risque. Elle avait si mal, à la bouche, mais aussi à l’âme, c’était elle surtout qui saignait. Elle maudissait Hugo, et elle se maudissait aussi, pour l’avoir provoqué alors qu’elle connaissait sa réaction. Pourquoi avait-elle parlé de ce maudit sac? Parce qu’elle avait failli tomber en butant dedans? Parce qu’elle ne supportait plus de le voir traîner depuis huit jours dans un endroit où il semblait présider, appelant les regards, les aimantant? De tous les recoins où l’on se trouvait, toujours il trônait là, planté en plein milieu du tapis, bien visible, comme si tout dans la pièce tournait autour de lui. Il se moquait.

J’aurais pu au moins le déplacer et le poser dans un angle pour libérer la place, regretta la jeune femme, tout en se disant que cela n’aurait pas modifié la réaction de Hugo qui détestait que l’on touchât à ses affaires.

─ Maman, j’ai entendu papa crier, murmura une voix fluette.

La jeune femme avait grimpé l’escalier pour s’éloigner le plus possible de son mari et cacher sa peine, et inconsciemment, elle s’était rapprochée de la chambre de son fils, pour y puiser des vagues de réconfort et d’amour. Le petit garçon de onze ans planta ses yeux noisette dans ceux de sa mère et, peut-être parce qu’il vit les larmes qui s’y réfugiaient, ou plus sûrement, parce qu’il en avait l’habitude, il alla chercher dans sa chambre l’un de ses doudous favoris, un ours en peluche au ventre bien dodu et bien doux, de la couleur du caramel, qu’il avait baptisé Gros Bidon.

─ Il est mignon, hein, avec sa bonne bouille, sa tête ronde, ses petits bras et son gros ventre.

─ Oui Justin, il est très mignon, répondit Célia en s’efforçant de contenir sa voix hors des tremolos larmoyants.

─ Tu veux le prendre dans tes bras?

─ Je veux bien, mais avec toi aussi. Viens!

─ Maman! s’écria le petit garçon en passant ses bras autour de la taille de sa mère et en se serrant contre elle, tandis que l’ours à son tour se blottissait contre son épaule. Je t’aime.

Les yeux de Célia se remplirent à nouveau de pluie, mais c’était une pluie de tendresse, une délicate rivière d’amour qui jaillissait telle une cascade émerveillée, qui apaisait sa souffrance en l’enfermant à l’intérieur d’une armoire fermée à doub

le tour. Justin, par la magie d’un câlin et d’un doudou pressé contre sa poitrine, en avait dérobé la clé et l’avait jetée loin, très loin, dans une brume mouvante qui s’éloignait en silence.

─ Maman, Minou Minou, il pleure, dit-il d’une voix à la fois joueuse et désolée.

─ Pourquoi? Qu’y a-t-il?

─ C’est ma maman, répondit Justin en se faisant passer pour son doudou chat. Elle est blessée.

─ Comment? Où? fit Célia, faussement inquiète, pour entrer dans le jeu que lui proposait l’enfant.

─ Elle est blessée à la tête, elle est dans les pommes.

La jeune femme reçut le monde imaginaire de son fils en pleine figure, sans pouvoir déterminer si elle devait en rire, ou au contraire se désespérer qu’il ait si bien compris. Etait-ce parce qu’il savait que son père la battait qu’il se réfugiait dans l’univers merveilleux des peluches, toujours gentilles, souriantes jusqu’aux extrémités de leurs joues duveteuses, solidaires, à se câliner et se faire des bisous?

─ Ne t’inquiète pas, Minou Minou. Les médecins doudous vont la guérir, expliqua-t-elle en affichant un sourire réconfortant, un sourire destiné à convaincre, à apaiser, qu’elle réussit à puiser au plus profond de ses entrailles.

─ Je vais aller la voir, répliqua Justin. Regarde, elle va mieux. Elle dort déjà. Ca fait partie de la magie des doudous. Moi je les aime, parce qu’ils sont doux et leurs caresses font du bien. Et puis, on dirait qu’ils sont vivants.

─ Oui, on dirait.

─ Et ils ne mourront jamais.

─ Non jamais, affirma Célia avec une conviction farouche qui se voulait plus forte que le pressentiment glacé qui remontait le long de son dos, en véhiculant l’idée d’une catastrophe imminente qui s’avançait sans crier gare, pour la briser.

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